Samedi, la table Napoléon III m’a été ramenée par l’ébéniste restaurateur à qui je l’avais confiée. Quand j’ai vu le travail opéré, j’en ai eu les larmes aux yeux tant elle est désormais resplendissante. Les seuls mots qui me vinrent à l’esprit alors que je le racontais à ma sœur furent : « C’est comme si toute la méchanceté de mamie avait été enlevée pour ne laisser plus que la beauté de l’objet en soi ! ». Voie inconsciente de mon psychisme pour exprimer mes ressentis.
Cette table est une légende dans la famille, elle daterait de 1870. Du vivant de la grand- mère, elle s’ingéniait à monter les uns contre les autres autour de son leg. Finalement, personne véritablement ne s’en soucia et je fus surprise d’entendre à l’enterrement de la méchante mamie que je pouvais l’avoir. Les années ont passé, elle stagna dans un coin de cave et j’avais fait une croix sur tout héritage du côté paternel dans la lignée du suicide du père et des silences qui lui succédèrent. Les circonstances changèrent, les maladies ont bouleversés les liens permettant des expressions, des relâchements dans les non- dits et il y a deux ans, je récupérais la table malgré les tentatives répétées de SeN de m’en dissuader (dans sa famille, on n’aime pas les vieilleries : on jette, on achète, on change parce que ça pue le vieux). Je suis bornée et si je peux comprendre que le goût soit en variation infinie, je tenais à la prendre. Chez eux, ils ont des maisons, des terres, chez moi, rien. Mon patrimoine tient à très peu de choses et ce petit quelque chose, je le veux pour transmettre à mon tour à mes descendants ; ils en feront ce qu’ils voudront. Devant la somme demandée pour la restauration, j’ai trainé la patte et puis, je me suis lancée. Parce que justement, c’est mon patrimoine. Maintenant, elle est là, à côté de la bibliothèque héritée elle- aussi de ce côté de la famille.
Celle-ci vient du grand- père paternel décédé en début de cinquantaine. Je ne l’ai pas connu, sa réputation est très positive contrairement à sa femme qui était une femme mauvaise enfermée dans ses préjugés et coupée d’elle-même, de tout son entourage, obnubilée uniquement par les apparences et son pouvoir sur les autres. Elle a été l’objet aussi d’enjeux et de jeux malsains, elle a transité par mon père puis à sa mort, à sa femme qui la détestait peut- être parce qu’elle lui renvoyait sa belle-mère à la figure. Elle a atterri dans la cave de ma tante lâchée par cette femme dans un mauvais état, gonflée par l’humidité, des pièces métalliques rares quasi introuvables perdues… Quand le contact reprit avec ma tante, elle me la proposa ; destinée à mon père, elle trouvait normal et logique que ma sœur ou moi la recevions à sa suite. SeN fit front pour ne pas la prendre, il n’écouta aucune de mes doléances, il ne comprenait décidément pas. Donc, quand j’eus mon appartement, je décidai de la récupérer sans attendre l’avis de quiconque. Grâce à Vincent, nous sommes allés la chercher et mon oncle me fit jurer de ne pas la vendre : cette bibliothèque porte l’histoire de la famille sur au moins un siècle ! Evidemment, il n’en était pas question.
Arrivés chez moi, il s’avéra que mes plans étaient foireux. Très grande, j’espérais la mettre en place en premier afin d’y ranger mes livres, bibelots de salon et débarrasser les cartons. Non seulement elle était difficile à remonter mais en plus, il manquait des fiches pour les portes hautes, les étagères étaient inutilisables abimées, sans support de fixation et plusieurs morceaux étaient décollés ou manquants. Résultat : cinq mois de bazar généralisé dans le salon sans possibilités de ranger correctement d’autres pièces envahies par des parties de la bibliothèque ou des cartons dont le contenu devait y être rangé.
Je pensai pouvoir m’en occuper, ayant quelque expérience dans la rénovation de vieux meubles. Rapidement, je réalisai l’ampleur du travail et le danger de faire des bêtises sur un meuble ancien, de style ; je pris quelques contacts avec des ébénistes. Le premier doutait de la pertinence de la rénovation pensant trouver un meuble paysan coutumier de la région. Il fut étonné de découvrir un meuble de style en massif : sapin, chêne et poirier. (Et bien non monsieur, je ne suis pas issue de paysans locaux, entre la bourgeoisie de la grande ville du coin d’un côté et les ouvriers textiles de l’autre d’une vallée plus loin, je ne suis pas dans les mêmes représentations). Le second, celui qui a restauré la table, demande nettement moins d’argent préoccupé toutefois par les fiches manquantes pour les portes hautes : en quarante ans de carrière dans la restauration de meubles anciens, il n’a jamais vu ça ; cela risque de prendre du temps, à nouveau. Je suis toutefois prête à attendre et surtout à y mettre mes économies, seule assurance-vie en ma possession parce que ces meubles plus que centenaires sont mon héritage reçu et celui que je laisserai. Question d’échelle.
Nombreux sont ceux qui ne me comprennent pas au regard de la situation financière actuelle. D’autres s’attachent plus aisément à la valorisation de notre histoire commune. Vaguement préoccupée par ces chants divers, je ne trouvais pas les raisons de mon obstination sur cette voie ; comment est-il possible que moi, la pièce rapportée (j’ai été adoptée par mon père bébé et ne sais absolument rien de mes origines) je tienne tant à la restauration de ces meubles ?
Cette question me passait à l’esprit sans me torturer depuis quelques temps. Je sais qu’il est préférable de laisser cheminer pour trouver une réponse juste et comme à l’accoutumée, elle m’éclata dans la tête hier alors que je m’émerveillais encore et encore devant la table restaurée. Subitement, dans un éclair, j’ai fait le lien avec le buffet de la cuisine.
Celui-ci était relégué dans la cave de ma grand- mère maternelle. Eux, mes grands- parents maternels, par la psychanalyse, je sais désormais qu’ils m’ont aimée sincèrement, que je les aime, qu’ils ont été un jalon fondamental de ma construction interne. Ce buffet, personne n’en a voulu, ils se sont tous battus pour les meubles neufs que ma grand- mère avait achetés avant de mourir. Ma mère l’avait récupéré dans l’indifférence et avait espéré le rénover. Finalement, ce fut moi qui le fit envers et contre tous les sarcasmes.
Il était recouvert d’une peinture foncée imitant à l’origine le noyer ; il m’a fallu des mois et des mois de travail acharné et désagréables pour aboutir à ce résultat. J’en suis très fière et je l’aime sincèrement parce que j’ai réalisé avec le pot au feu qu’à travers lui, j’avais reconstitué la salle à manger de mes grands- parents, cette salle à manger où nous avons partagé notre amour réciproque dans ma petite enfance avant leurs morts trop précoces et pour moi et pour ma mère.
Qu’est- ce à dire alors que ce fatras de vieux meubles ?
Simplement, c’est évident :
Mes ancêtres ont laissé un héritage lourd, tourmenté, comme bien des familles, cela n’a rien d’original. Cependant, j’ai choisi de ramasser ce fatras de souffrances sur mes épaules par fidélité envers mes grands- parents maternels, par colère contre ce père qui n’a pas su/pu m’aimer et j’ai trimbalé cette galère pendant des années. J’ai pourri mon existence avec ce fatras, m’emprisonnant dans des relations malsaines et des choix malheureux gardant en creux un instinct de survie puissant entre révolte et déni. La maladie est arrivée quasi logiquement ; ne lâchant pas psychiquement, j’ai lâché physiquement. Commença le grand ménage : dans l’immobilité et l’aveuglement, j’ouvrais les yeux et prenais ma vie en main.
Comme je racontais à ma mère mes dernières découvertes, elle me fixait dans les yeux ; quand j’eus fini, elle frissonna et détourna le regard. J’avais fait mouche. Inconsciemment, à ma naissance, par les prénoms qu’elle me choisit, elle m’avait donné la mission de sauver la famille. Dans mon opiniâtreté et mes fidélités, j’ai décidé de réparer les blessures inconscientes de mon entourage. « Maintenant, Maman, ça suffit ! Il est plus que temps que je vive MA vie ! » Il n’est guère étonnant que ce soit en cette période que mon fils éclate, le grand ménage opéré chez moi a des effets en résonnance. Avec le prénom du premier martyr chrétien, il est inscrit dans ces fidélités depuis sa naissance, son propre ménage intérieur explose à nos figures.
Ces meubles ne sont que le reflet matériel de ces internes. Du fond des caves, je les hérite abîmés et cassés, je les accueille tels qu’ils sont pour finalement les réparer avec l’idée de transmettre par delà ma mort. Je les transmets resplendissants, lumineux. Pour mes grands- parents maternels, j’ai trimé baignant dans mes fidélités; pour les ancêtres paternels, je délègue me préservant par là même afin de n’en récolter que le beau.
Tout cela n’a pas grande importance, je réalise simplement le sens qu’il y a là derrière. A l’annonce des premiers diagnostics en juin 2006, j’ai cru ma mort imminente et ma première réaction sous le choc a été de penser : « Non, ce n’est pas possible ! Je ne vais pas, je ne PEUX pas mourir en laissant un tel bordel à mon garçon ! ». A ce jour, si la mort reste terrifiante, je pense pouvoir partir plus sereinement parce qu’enfin, j’ai lavé à grandes eaux les vieilleries de la famille, je me penche sur mon propre cas, je me libère de ces rôles où je me suis enfermée avec l’espoir d’être ainsi partie intégrante de ces lignées.
C’est tellement stupide.
Que de larmes j’ai versé en le réalisant en séance d’analyse. « Si mes grands- parents étaient là, ils me diraient qu’ils ne souhaitent que mon bonheur et certainement pas que je souffre des mêmes blessures qu’eux ! » Souffrir avec ne libère pas, c’est par ma sérénité intérieure que je soulage. La guérison intérieure.
Mes descendants liront dans ces meubles, je l’espère, un récit positif des liens qui nous unissent à travers les générations, une pulsion de vie et non plus une pulsion de mort… ou ils n’y verront rien, ce sera leur choix. J’ai le sentiment, quant à moi, d’avoir beaucoup appris grâce à eux.
Nous n’en avons jamais terminé avec nos psychismes, je règle ces contes pour repartir sur d’autres voies.
Quand la famille s’emmêle, il s’agit d’y mettre de l’ordre.
( Ce qui n'empêche pas le joyeux foutoir dans la maison...
Il n'y a pas d'art sans bazar disent les Russes...
)