Voilà bientôt cinq mois que nous vivons dans notre petit appartement. Chaque jour qui passe me ramène à la joie d’avoir pris cette décision, c’est comme si tous les murs étaient tombés et que je me retrouvais devant un espace immense de liberté. Un véritable soulagement au point que je me demande désormais comment j’ai tenu ces années. La maladie a rajouté trois ans dans cette ambiance délétère que je voulais quitter avant d’être malade ; peut être était-ce un temps nécessaire pour être certaine de mes aspirations ? Maintenant, je suis au clair et c’est profitable quotidiennement. La clairvoyance acquise dans ce parcours douloureux illumine mes voies de traverse, je constate les avancées ; dorénavant, nous évoluons sur des voies radicalement différentes.
Parmi ces évidences, il y a en particulier notre rapport à la nourriture.
Fiston s’est coulé avec délectation dans ces nouveaux comportements après en avoir été surpris. Désormais, c’est simple : nous mangeons quand nous avons faim. Les gadgets alimentaires ont quasiment disparus des placards ou sont limités dans le temps. S’ils sont gloutonnés la première semaine quand ils étaient prévus pour le mois ou les deux suivants, ils ne sont pas renouvelés. « Tu as faim ? » Quelque soit l’heure, je cuisine une soupe ou des pommes de terre, du riz, des pâtes avec des yaourts, du fromage, des petits légumes, un bout de viande ou de poisson, des légumineuses, ce qu’il me passe sous la main. Et franchement, c’est une libération. Finies les disputes.
Manger seul, manger chaud, manger froid, peu importe. Nous mangeons ce qu’il y a, sans sombrer dans les travers de l’alimentation moderne grasse, sucrée ; je suis heureuse de voir mon garçon se préparer des soupes pour le goûter.
Nous mangeons dans des bols, des assiettes creuses, des calottes, tous dans le même plat, avec du pain, des pommes de terre. Fiston passe de la soupe à la viande, de la pomme au fromage pour revenir à la soupe. Je grignote des pruneaux avec le fromage, des amandes, des noix du Brésil avec les salades, des fruits secs ou le chocolat, je mélange allègrement en tamagouille me régalant avec des riens reçus aux restos du cœur ou les quelques maigres courses qu’il m’arrive de faire parfois… Nous mangeons surtout ce que nous avons, simplement sans programme pré établi, au gré des surprises. Fiston était d’abord heureux de ces soupes en sachet, de ces boites de raviolis ou de chili con carne, de ces paquets de céréales pour petit déjeuner ou de gâteaux, des boites de riz au lait, des lasagnes surgelées reçus aux restos du cœur… et finalement, le voilà qui commence à en revenir : «Maman, ce n’est pas bon » préférant des préparations maison improvisées avec des produits de base. L’éducation au goût est là, il ne pourra pas se défaire si facilement de ces années à manger des repas aux saveurs authentiques. Ce n’est pas l’anarchie parce que les mélanges sont raisonnés, c’est la liberté de se laisser porter par les tours et détours, les circonstances.
A la suite de l’alimentaire, il y a la vaisselle.
Fini le foutu lave- vaisselle prétexte à des querelles incessantes, ouf ! Certes, j’ai jeté un coup d’œil sur un modèle d’Envie, huit couverts assez étroit pour passer dans ma nouvelle cuisine mais je ne me suis pas laissée aller à l’acheter.
Il est souvent mis en avant qu’un lavage à la machine est plus économique qu’un lavage à la main… Mouai… Tout dépend comment on lave non ? En plus, un lave-vaisselle à produire puis recycler en fin de vie coûte plus cher que le matériel nécessaire à un lavage main… sans compter la production des produits … ? .. D’accord, en cas de grosse vaisselle, c’est très pratique, je suis néanmoins ravie quand nous la faisons à plusieurs, c’est un moment privilégié d’échanges.
Ainsi, nous n’avons plus de lave- vaisselle. Je n’avais pourtant nullement envie de repartir dans les lavages tri-quotidiens, dans cette gêne insupportable d’avoir de la vaisselle sale dans l’évier, reflet d’une blessure profonde de l’enfance colmatée maladroitement par cette fixation. Me contraindre à laver sans cesse ? Ah ça non ! Ce fut donc naturellement, sans que je ne le réalisasse immédiatement, que je décidai de ne laver la vaisselle qu’à l’envi.
Je la rince avec l’eau de la bassine remplie au gré des ouvertures de robinet pour l’eau à cuire ou boire, je la range dans le bac et la lave quand je sens que ce n’est pas une contrainte. Honnêtement, c’est un délice !
Souvent, nous reprenons cette vaisselle propre dans l’égouttoir où elle sèche ; les gestes rébarbatifs de la cuisine sont complètement oubliés. Détachés des rituels mécaniques, nous vivons chacun notre petite vie alimentaire. Fiston n’y pense pas, ne s’accroche pas à des prétendus messages non dits, il apprend beaucoup par ce biais puisque sa folle de mère ne se gêne pas pour le mettre face à ses responsabilités et ses choix. Il ne bronche pas et sait parfaitement pourquoi il est confronté à certaines situations. Quant à moi, les gestes sont épurés, réduits au minimum de ce que j’en veux en pleine conscience. J’en fais moins mais je les fais pleinement. Quand je range, quand je lave, quand j’essuie, quand je choisis, je suis dans l’instant et mes pensées ne se promènent pas ailleurs.
Dans le n°386 de Psychologie magazine, juin 2009, il y a un dossier sur la méditation. J’y ai lu que méditer, c’est vivre en conscience l’ici et maintenant. Se recentrer, être présent… et oui, je médite en vivant mes tâches ménagères autrement. Echo merveilleux à un stage d’octobre 2009 dont je vous parlerai en son temps.
Quand je vous dis que je suis passée dans une autre dimension, c'est loin d'être une plaisanterie.