L’année dernière, des changements comportementaux vis- à- vis des rituels alimentaires s’étaient opérés alors que nous étions inscrits aux Restos du cœur. Confirmés depuis, ils n’avaient donc rien à voir avec les restrictions et les limitations financières. Mes rencontres multiculturelles quotidiennes ne sont pas anodines, je pense, à notre éloignement des dogmes et principes soit- disant traditionnels (nous avons le traditionnel que nous voulons) et bien des lectures nourrissent mes réflexions et méditations sur le manger.
« Dis- moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es. »
Brillat- Savarin dans Physiologie du goût, 1825.
Dans l’ensemble, les préoccupations sur la qualité des ingrédients n’ont pas changé et de ce fait, les variations de plats
conservent les mêmes fondamentaux que ce que j’ai déjà exposé ici. Nous avons nos impondérables : opulence de légumes,
mélange de farines avec détachement du blé, cuisines aux saveurs lointaines, moules frites,
soupe turque au yaourt,
pizzas maison et galettes diverses,
tamagouilles en mélange soupe ou sauce, légumineuses,
céréales et diversification des produits animaux limités (j’ai d’abord écrit milités en cafouillage des doigts sur le clavier !!
)… En l’occurrence, nous en sommes en moyenne à un morceau de viande par
semaine ; il y a des semaines à plus, d’autres sans.
Par contre, une des différences fondamentale est que je vis ces expériences culinaires en liberté, en autonomie relationnelle et affective. Je ne me soucie plus de vouloir faire plaisir à tous systématiquement, je fais, je propose et si quelqu’un n’aime pas, cela le regarde ; en outre, j’ai souvent un service à la française, c’est- à- dire une multiplicité de produits et plats sur la table où chacun pioche selon ses envies et goûts.

Les crudités en sont révélatrices : préparation séparée sans sauce, mise sur la table de nos 5 bouteilles d’huile et 4 vinaigres tous différents ainsi que des condiments variables.

Spécialement vilaine mère indigne, je ne tiens pas compte des goûts (changeants) du fiston au quotidien - tout comme je ne
range plus sa chambre qu’il aime en bazar depuis des mois ou ne repasse plus son linge qui finit systématiquement en boule par terre ou dans son armoire. En période scolaire, il est ravi de
manger à la cantine « parce qu’on y mange normalement » ; en période fériée, il n’en fait qu’à sa tête. Dans l’opposition fréquente, il raille ma folie des légumes, mes mélanges et
refuse les produits de l’Amap. Rien que mes pommes de terre ne sont pas bonnes qu’elles soient cuites en robe de chambre, en purée ou en
frites. Refusant d’entrer dans ce genre de débats stériles, j’ai décidé de vivre à la slave : je prépare à ma guise et selon les circonstances des plats laissés en libre-service pour
qui en veut, à l’heure qui lui convient. Si fiston n’est pas satisfait, il a compris et se prépare lui- même ce qu’il préfère : pâtes, œufs, pain, fromage, flageolets, bouillon aux
vermicelles, fourchette directement dans la boite de conserve…
Je relève également qu’il ne râle jamais sur l’absence de tel ou tel produit chez nous, il s’adapte en fouinant dans les placards, frigo et congélateur. De
toute façon, il me l’a dit il y a peu : manger pour lui, c’est se remplir le ventre. Je le laisse expérimenter car je sais que quand le plat lui convient, il sait l’apprécier et partager
avec ses compagnons de table. Ses récits de la cantine sont à ce propos révélateurs : « Je suis le seul à finir mon assiette et quand je n’aime pas quelque chose, je cherche quelqu’un
avec qui faire des échanges. Et parfois, je prends des trucs que je n’aime pas parce que je sais que mon copain l’adore ». Le gaspillage et l’attitude méprisante de certains à l’égard de la
nourriture le choquent souvent. Son bourrage de ventre à la maison n’est qu’une passade d’adolescent en construction par l’opposition à sa mèèère, cela lui passera ; les bases, elles,
restent.
J’agis également dans l’absolu allant jusqu’à manger des trucs dont je ne me serais pas cru capable il y a quelques années. Pour exemple, une tête de lapin. Préparée par le boucher qui me la recommanda vivement, je l’ai décortiquée de ses chairs et suis allée jusqu’à la cervelle ; ma mère mange la langue, je n’y ai pas pensé… aurai- je pu d’ailleurs ? Ce fut savoureux en bouche et complexe, déroutant en tête.
Les assiettes restent des palettes de couleurs et nous nous amusons souvent de mes travers ou surprises volontaires ou non :
blague pour retardataire:
de ce cake débordant:

quelque patte de poulet:

et escargots en fuite:

Manger biologique a la réputation d’être coûteux et j’ai souvent été confrontée à des personnes soit- disant tellement intelligentes criant ce genre de détractation ; pour eux, c’est continuer à manger (et vivre) comme ils en ont l’habitude en passant simplement à des produits bio ou écologiques. Avec mon budget riquiqui, nous mangeons bio et local au maximum. Je ne vais que très rarement au supermarché, nous mangeons simplement autrement. Je crois au fait qu’un produit de bonne qualité en moindre quantité nourrit mieux qu’un autre plus volumineux et de moindre qualité.
D’autre part, certains réactionnaires profitent de l’aubaine écolo pour renvoyer les femmes à la maison entre gosses et fourneaux, je n’en suis pas. Si je prépare la quasi-totalité de nos mangeailles à partir de produits de base, je refuse de m’enfermer à la cuisine. Majoritairement, je vais au plus rapide, au moins fatiguant d’où ces tamagouilles mijotant doucement sans surveillance.

Mes pâtes, galettes, pizzas et autres préparations sont liquidées en quelques minutes et souvent, j’ai plus vite à manger qu’avec des préparations toutes faites à réchauffer… sans les mystères chimiques qui s’y trouvent.
usage immodérés des feuilles de bricks fort à propos en l'occurrence, en gratins, tartes et feuilletés:

Les plats nécessitant des temps longs sont exécutés par étapes et comme je suis incapable de respecter les recettes traditionnelles, ma cuisine se transforme en atelier d’alchimiste, l’expérience en devenant fort intéressante, souvent joyeuse puisque je ne sais jamais où elle va me conduire, quel en sera le résultat.
Nous mangeons énormément de fruits et légumes crus ou à peine sautés au wok, je ne fais pratiquement pas de sauce en dehors des jus de cuisson. Il m’est également important d’utiliser un minimum de vaisselle aussi, il arrive que nous mangions directement dans la poêle ou le plat, certaines préparations s’y prêtant particulièrement.
Omelette turque à manger avec du pain directement dans la pôele:
Tajine et couscous:
Inévitablement, ces pratiques se répercutent sur la matérialité de la cuisine, je vous parlerai plus tard de quelques choix dans ce domaine. Pour l’instant, je constate mon détachement des gadgets électro- ménagers, notamment du micro- ondes dont je négocie la disparition après son lâchage (il n’a pas loin de 10 ans), mon ras- le- bol de l’accumulation de vaisselle. Si ma mère ne me refilait pas les trucs dont elle ne sait plus quoi faire, j’en aurais vraiment très peu. Bien sûr, les beaux services flattent mon regard, autant que les appareils à trucs ou à machin ; je me demande constamment si j’en ai véritablement besoin, si l’alternative utilisée jusque-là n’est pas plus intéressante en termes d’efficacité et de gain de place. Passé le désir, je les oublie rapidement, preuve de leur in importance et c’en est fini. C’est fiston qui reste le plus attaché à des trucs conventionnels alors que sa vieille mère dinosaure sort des sentiers battus.
Surtout, je ne suis pas intégriste. J’apprécie les plats traditionnels avec crème et farine blanche, les tourtes et saucisses des producteurs locaux, les pizzas du restaurant, une belle baguette fraîche tartinée de beurre frais, le chocolat chaud mousseux des cafés, les chips, quelques biscuits achetés, les repas préparés par mes hôtes au beurre, au fromage, les gâteaux ou tartes pleines de sucre blanc, un verre de soda de temps en temps… parce que ce qui importe c’est le partage de ces denrées dans un contexte amical, détendu, savoureux. Si mon foie, mes intestins, ma langue me rappellent à l’ordre plus ou moins bruyamment régulièrement, ces excès sont facilement rattrapés par mon mode de vie quotidien et je garde de beaux souvenirs de ces instants.
En conclusion, je songe à mon dernier rendez- vous avec un pharmacien- naturopathe-iridologue. Dans mes yeux, il a vu l’équilibre, un mode de vie sain en particulier sur le plan alimentaire. Seuls le système nerveux et le stress si proches logiquement sont marqués. Les peurs et inquiétudes matérielles ou avec le fiston auraient plus d’impact que je ne me l’imagine ? Peut- être bien. La sécurité est après tout un besoin fondamental. Néanmoins, la méditation quotidienne, le détachement des principes, la mesure et la conscience dans les actes ainsi que le choix constant d’être en harmonie de l’intérieur à l’extérieur, de l’extérieur à l’intérieur sont des remèdes puissants aux errements de l’esprit. Je ne suis donc pas près de revenir à une vie réglée et réglementée par des lois implicites subies et non choisies, je ne suis pas près de retourner en prison.
De toute manière, la vie nous donne ce que nous émettons. Voyez donc cette patate rigolote à gros bisou :

et cette poétique tasse de chocolat chaud de soirée d’hiver dont je me suis empressée d’en photographier le joli cœur :
