L’année dernière, j’avais commencé à la demande de Solange (voir ici pour rappel). L’expérience fut enrichissante et belle, je me réjouissais de la réitérer. Je m’étonnai de la rapidité avec laquelle je fus contactée, je pensais plutôt y revenir en juin. Je me demandais comment allait se dérouler la séquence selon mon état, le groupe, l’énergie circulant à cet instant. Autant ne pas s’en faire. Je m’y rendis plus fatiguée qu’à la première et les idées étaient donc moins claires ; un flou étreignant ma p’tite tête, je craignais quelque peu d’être brouillonne.
L’accueil fut aussi plaisant qu’en juin, il y eut seulement un cafouillage de salle à l’arrivée. Changement in extrémis alors que la personne s’était déjà présentée. « On efface tout et on recommence » lançai- je taquine. Dans cette salle, je n’étais pas face aux élèves, les chaises étant en cercle et seules deux étudiantes avaient une table, chargées de prendre des notes. Je m’installai remarquant que le tableau était loin derrière, tant pis. Présentation générale et rapide, explication succincte de la maladie, récit de mon parcours : diagnostic difficile, le choc et l’éventualité d’une mort rapide, la perte des capacités physiques, le cataclysme dans la vie tant interne qu’externe, la relation aux soignants, aux médecins, la violence institutionnelle, les aléas avec l’entourage, la lutte âpre pour changer les modes relationnels, le quotidien, la volonté de vivre pleinement le temps qui m’est imparti et le combat permanent, long, opiniâtre afin de retrouver ce qui avait été perdu physiquement, les deuils et ruptures, la souffrance de mon fiston, la psychanalyse, les rencontres réelles et virtuelles, la méditation, le Qi gong, la danse orientale, les limitations physiques persistantes, la communication non violente… En vrac, jalonné de « Que vous dire ? » signe de ma fatigue.
Quelques questions survinrent, j’y répondis avec l’impression vague que la fatigue était là, subtile, fugace encombrant ma volonté de clarté. Ce ne devait pas être flagrant ou gênant puisque je vis des visages intéressés, interpellés, en réflexion, des larmes, des sourires béats.
La question du handicap invisible fut heureusement largement abordée et la prise de conscience évidente.
- Nous avons tous des mythes sur le handicap, j’en avais aussi avant la maladie. Avec ma petite vessie, j’ai souvent utilisé les toilettes pour handicapés quand je ne pouvais plus attendre. Seulement, quand j’étais en fauteuil, j’ai mesuré bien des aberrations : les crochets pour vestes ou la réserve de papier trop hauts par exemple. Et surtout, une personne handicapée est obligée de s’asseoir sur la cuvette, elle ne peut pas faire d’acrobaties pour se l’éviter et pour peu qu’elle ait besoin de se sonder, il suffit qu’une dizaine de personnes soient passées avant, elle attrape de suite un germe. Dans mon cas, par exemple, tout usage de toilettes publiques entraine une infection. Je ne vous parle même pas de l’état de certains lieux que j’ai vus, inondés, sales, inaccessibles…
- Là où j’habite, des travaux importants ont été faits devant la gare pour la rendre accessible, ils ont mis des clous pour les aveugles aux passages... et à côté de cela, ailleurs, absolument rien n’est aménagé et AUCUN logement dans la bourgade n’est adapté pour une personne en fauteuil. Qu’est- ce à dire ?
- Quand je titube sur mes jambes ou que je perds l’équilibre, j’en ai entendu des « Tu as bu ou quoi ? » pas méchants, certes mais révélateurs du manque de conscience. Tout comme au travail où malgré mes demandes répétées, certains, me voyant sur pieds, agile et pleine d’énergie oublient mes limites et ont repris, par exemple, l’habitude d’écrire au stylo bleu fin sur des étiquettes rouges ou verte les rendant quasi illisibles pour moi.
- Que ce soit au Qi Gong ou à la danse orientale, j’explique d’entrée mes soucis et demande du temps, un rythme propre afin de pratiquer certains exercices ; je ne dis pas que les profs s’en fichent, je dis seulement qu’ils n’ont pas conscience de la réalité de mes handicaps quand ils insistent et insistent en répétant que j’ai à m’entrainer plus. Ils ont raison, je le sais, j’ai seulement besoin d’un temps supplémentaire, demande qu’ils n’entendent pas véritablement d’emblée.
Une femme pensa à voix haute, éclairée par mes récits :
- Quand j’arrive aux caisses du supermarché et que la prioritaire pour femmes enceintes et personnes handicapées a la file la plus courte, je regarde autour et j’y vais si je ne vois personne. Si quelqu’un concerné arrive, je lui cède bien sûr la place. Mais chez vous, ça ne se voit pas !, reconnaissant ainsi l’illusion de nos représentations.
- Et je n’ai pas forcément envie de brandir ma carte d’invalidité pour justifier de ma place. (Oui, oui Annie
), lui répondis- je tranquillement.
Elle fit une autre remarque dont j’ai oublié la formulation (était- ce sur l’utilité d’être égoïste ?) qui me permit d’aborder la réflexion de Yolande. « Demandons- nous, avant de choisir, ce qui motive véritablement notre choix : est- ce la peur qui nous guide ou ce dont nous avons besoin véritablement ? ». Les airs interrogateurs m’invitèrent à développer :
- Il parait que nous vivons dans une société de plus en plus égoïste et individualiste. Ce sont nos peurs de perdre, d’être spolié, trompé, écrasé qui gouvernent notre société parce que nous n’occupons pas notre place et que cela arrange bien les dirigeants (je jouais la scène physiquement en me recroquevillant sur moi- même) « Olala, j’ai peur de celui- là, il m’en veut, il envahit mon espace, il m’agresse, j’ai peur, j’ai peur ». Ce n’est pas mon cas. J’accueille l’autre, je lui laisse sa place car je sais que j’ai la mienne (je lâchais la tension et occupai l’espace de mes bras, de mes jambes étendus).
J’ai également beaucoup insisté sur la présence à l’instant : « Soyez à ce que vous êtes* ». Les perceptions du temps varient :
Pour l’inconscient, le temps n’existe pas, c’est pourquoi ce qui nous arrive par exemple dans la petite enfance reste d’actualité tout au long de notre vie.
Notre mental nous promène des millions d’années avant, des millions d’années après, il nous trimballe à tout bout de champ d’un temps à l’autre, d’hier à demain, de l’avant à l’après.
Le corps est le seul à vivre au présent, il nous y ramène constamment et grâce à lui, nous pouvons vivre l’ici et maintenant pleinement et sortir ainsi des spirales infernales du quotidien.
- Voyez- vous, je suis choquée quand j’entends « Je ferai ça quand je serai à la retraite » parce que la vie est fragile, elle ne tient qu’à un fil et tout peut basculer à tout moment, elle passe très vite et nous croyons avoir le temps. Nous n’avons pas le temps. Ce qu’il y a vivre, il y a à le vivre maintenant.
Cependant, et j’espère que ce message est passé, le plus important à mes yeux fut le bénéfice apporté par la communication non violente. J’ai répété et répété l’importance des besoins, de la prise de conscience que l’agressivité, l’injure, l’attitude désagréable d’autrui ne sont que le reflet d’un besoin non satisfait, besoin qui n’a pas besoin d’être satisfait mais simplement d’être entendu et reconnu. « Dans votre pratique professionnelle, vu l’évolution de vos conditions de travail, vous y serez confrontés, c’est certain. Il est fondamental de comprendre que ce que vous vous prenez dans la figure de la part des patients, des collègues, de la hiérarchie n’a rien de personnel, ce ne sont que des foules de besoins non identifiés, non satisfaits. Alors, d’abord et en priorité, il s’agit d’être au clair avec vous- même, de reconnaître vos propres besoins, leur accorder leur place, vous écouter, vous accorder de l’empathie, prendre soin de vous non de la façon hyper narcissique et égoïste telle que nous le vend la société actuelle mais pleinement, profondément. Comment voulez- vous être relié aux autres si vous n’êtes pas relié à vous- même ? Comment avoir conscience des besoins d’autrui quand on n’a pas conscience des siens ? Comment accorder de la place à l’autre quand on n’occupe pas la sienne ? ». Telle fut ma réponse à un jeune homme qui me demanda ce que j’avais à dire à eux, futurs soignants. Déroutant peut- être bien d’entendre combien il est important de s’occuper de soi pour pouvoir s’occuper d’autrui.
J’espère m’exprimer clairement afin de ne pas laisser croire que je suis à donner des leçons, des directives. Comme tout ce que j’écris ici, plus ou moins maladroitement, je ne parle que ce que je vis, expérimente et de mon ensorcèlement du monde. Je réfléchis, médite et aime à le partage en témoignage d’un parcours de vie personnel. D’ailleurs, je n’ai pas l’impression que les élèves infirmiers l’aient pris pour des leçons de morale, au contraire, c’est un moment très particulier de partage, sincère, puissant et riche. Authentique.
A la fin des deux heures, la prof résuma en évoquant des séquences de cours : « Nous sommes passés de la une – elle m’expliqua : celle de la prise en charge physique de la personne- à la six- celle concernant la psychologie. » reconnaissant que c’était la façon d’enseigner en séparant artificiellement. Je souris et remarquai :
« Un bébé humain nourri, soigné, habillé et qui n’est pas regardé ou caressé se laisse mourir. Quand la mort est là, nous ne nous posons pas la question de savoir : vais-je d’abord mourir émotionnellement, psychiquement, mentalement ou physiquement ? » Quand nous mourons, nous mourons entièrement et notre univers disparait. C’est la globalité de l’être humain qui est à prendre en compte. »
Il y eut quelques échanges plus proches avec quelques-uns à la fin de la séance et je fus heureuse de voir que les deux garçons du groupe étaient particulièrement intéressés, ouverts. A nouveau, j’insistai sur mon envie d’avoir un retour des élèves, de ce qu’ils en avaient retenus, de ce qu’ils en faisaient. L’aurai- je cette fois-ci ? En tout cas, je les remercie tous grandement de ce partage chaleureux et foncièrement humain. Magnifique bain d'énergie.
* En me relisant, je constate que je me suis trompée en écrivant l'article, je voulais dire "Soyez à ce que vous faîtes"... Intéressant, n'est- ce pas?