Dans cette foutue maison, il y avait la chambre du fiston et la nôtre. Cette dernière a été un révélateur atomique de la réalité des enjeux inconscients qui se tramaient entre nous. Pendant des années, j’ai sentis un malaise récurrent, indistinct qui me troublait, me gênait alors que je restais incapable de le cerner précisément. Grâce à la psychanalyse, j’ai pu conceptualiser en quoi cette pièce matérialisait le mode relationnel empoisonné où nous nous fourvoyions.
La pièce est très grande au sol et mansardée. C’est un ancien grenier que les locataires précédents avaient aménagés pour leurs deux fillettes ravies de cet espace entre un côté chambre et un côté salle de jeu. Je l’avais envisagé pareillement pour mon garçon mais il en fut décidé autrement et je me pliais aux exigences de SeN ; cela ne me semblait pas très important. Comme le papier jaune ne me plaisait pas et qu’il était mal posé, je décidai de le changer prenant à ma charge son coût. Ma volonté fut incomprise, je m’y attelai donc seule. Devant mes incapacités, il finit par s’y mettre et nous pûmes envisager son aménagement. Pourtant, la question était loin d’être simple : nous avions deux chambres complètes.
Il ramenait de chez ses parents la sienne, celle de jeune homme. Lit deux places, grande armoire, tables de nuit, bureau et plusieurs éléments à mi hauteur. Copeaux pressés recouverts d’un décor papier hêtre. Le plateau du bureau est entaillé de traits de cutter, un des côtés de l’armoire branlant soutenu par un autre petit meuble, une odeur particulière dans les meubles. Pas du tout à mon goût ce mobilier bas de gamme années 80. Je le lui dis ouvertement mais comme il n’était pas question qu’il s’en défasse, je n’insistai pas, c’était son droit.
Je ramenai ma chambre de jeune fille en chêne massif. Une armoire deux portes, une bonnetière, une table de nuit, un lit une personne. Ma mère vivant dans un petit deux pièces n’avait pas la place pour la garder et il était hors de question que je m’en défasse. J’envisageais de l’utiliser pour mon deuxième enfant, naturellement. De plus, ma mère et moi avions tellement trimé pour nous les payer qu’il n’était pas facile de les lâcher sur un simple concours de circonstances. Au final, nous nous retrouvâmes avec une grande pièce coupée en deux : à gauche, sa chambre de jeune homme, à droite, ma chambre de jeune fille où séchait également le linge, où je repassais puisque tout le linge de maison était rangé dans la bonnetière. Si le mélange était incongru, nous ne trouvâmes pas d’autre solution.
Logiquement, je me cassais la tête régulièrement pour arranger le cadre, déplaçant mes meubles en quête d’un équilibre que ne m’apparaissait jamais. Quelque chose clochait et je ne trouvais pas quoi. J’arrangeais les rideaux, le luminaire, accrochais des tableaux, posais des tapis. Rien n’y faisait. Je proposais des aménagements différents, la fabrication de placards, de cloisons, l’ouverture de fenêtres. Refus, refus, refus. Naïvement, encore à mes espérances et projets, je proposai l’achat d’une chambre que nous choisirions et positionnerions ensemble. Refus. Pourquoi faire ? Nous en avons déjà deux. J’encaissais le coup amèrement, il m’en resta cependant quelque chose en travers de la gorge parce que j’avais envisagé me défaire de ma chambre de jeune fille pour acheter cette chambre-là. Brutalité que je me fis inutilement, vainement.
Les années passèrent.
Un jour, alors que je rangeais des vêtements fraîchement repassés dans mon armoire, je pestai contre le manque de place qui les froissait. En un éclair, une question me traversa soudain l’esprit et je la lui posai le soir- même : « Pourquoi ne mettais-je pas mon surplus de vêtements dans sa penderie quasiment vide ? ». Il prétexta une mauvaise odeur à l’intérieur et je commençai à réaliser le fossé qui existait entre nos armoires. Il ne savait absolument rien de la mienne, je n’ouvrais pas la sienne. Quand nous nous occupions du linge, nous laissions celui de l’autre soit sur le lit soit sur la table à repasser, soit dans le panier pour que chacun le range dans son armoire. Le fossé se creusait d’autant plus qu’il lavait régulièrement son linge à part, déposant ses habits de travail chez ses parents pour une histoire de remplissage de machine qui me vexa dans un premier temps puis m’exaspéra ensuite. Comme une traînée de poudre dans mon esprit, l’enjeu des armoires m’amena à relier des petits riens faussement anodins au quotidien. Les armoires et le rangement du linge, le partage des tiroirs du meuble à chaussures, les mêmes albums cd en double pour que chacun ait le sien ne furent que les prémices de ma prise de conscience de la territorialisation inconsciente des espaces : tout était séparé, distancé.
Chacun sa place, son espace ; fiston et moi étions réprimandés vertement quand nous dépassions les espaces qui nous étaient assignés inconsciemment. Comment pouvions- nous savoir puisque ce n’était pas DIT et peut- être même pas pensé ? Insupportabilité des chaussures et vestes mal rangées, insupportabilité de mes travaux d’aiguille ou des jeux du fiston sur les tables de la salle de séjour, insupportabilité de nos pieds nus sur son canapé ou son fauteuil, insupportabilité du passage de mon plumeau sur ses étagères, insupportabilité de l’aquarium « puant », insupportabilité de mon mobilier dont le style ne lui plaisait pas, … insupportabilité de notre présence vivante? Poison quotidien, omniprésent, insidieusement injecté en douce perfusion.
Je ne cessai de m’interroger inlassablement, louvoyant, naviguant à vue, déchirée entre des sentiments
contradictoires, la désillusion inavouable, la frustration omniprésente. Que se passait- il ? Que faisions – nous de ces années d’amitié, de confiance et de respect mutuel, des
sentiments exprimés les dernières années ? Qui est-il réellement ? Étais- je si aveugle ? … Blabla qui ne menaient nulle part.
Survinrent la maladie, ses urgences matérielles devant mes incapacités en avalanche. Le lit descendit dans l’atelier, une petite place fut dégagée pour les quelques vêtements que je portais dans mon armoire à travaux et je perdis tout contact avec la chambre de l’étage ignorant complètement dans quel état elle se trouvait. Il y eut un lit médicalisé mono place, un autre à deux places très long à venir, un cafouillis incessant ; dès que je pus remonter les escaliers, je retournai à l’étage. Après le choc de la vision générale, je me mis à la tâche et rangeai. Avec l’aide d’Anne, nous aménageâmes un lit sur une place bénéfique et je fis rapidement repartir le lit médicalisé, tout ce qui ramenait aux pires mois de la maladie. J’imposai mon avis sur cette pièce réclamant un grand rideau par ci, le déplacement des armoires par là. Il m’aida en maugréant, ne comprenant visiblement pas mes aspirations. Nous n’avions pourtant rien de neuf, un rangement différent ; il n’y vit que mon insupportabilité vis-à- vis de l’esthétisme de son mobilier. J’avais l’impression de prêcher dans le désert ; étais- je seulement véritablement au clair ? Les grands travaux enclenchés par la maladie, l’expérience de l’imminence de la mort étaient entamés, mon interne était en plein chambardement. Nous en restâmes au statut quo, chacun tournant le dos à l’autre. Finalement, ce fut la psychiatre, devant mon atterrement, qui verbalisa ce que je n’arrivai à formuler : Où est le couple ? Des années de vie commune pitoyables, les années précédentes en dilettante sans réel engagement, entre communion des sensibilités profonde, ses atermoiements, ses hésitations et mes coups de colère, mes frustrations récurrentes. Où donc était le projet commun ? le goût d’être ensemble ? Alors, vraiment, je compris : nous n’avions jamais vécu ensemble, à peine cohabité. A partir de ce constat, j’exigeai de devenir verbalement une colocataire, une hébergée en attendant que je trouvasse un logement adapté à mes possibilités matérielles et physiques, je réclamai à corps et à cri une chambre séparée qui n’arriva pas. Je partis avant aussi laborieuses furent mes recherches de logement.
Il y a peu, j’évoquai cette notion de cohabitation, sans couple, ni projet commun. Il ne pouvait l’entendre répétant que les concrétisations matérielles ne reflétaient pas pour lui la réalité de l’engagement. Ne doutant nullement de sa sincérité, je partis d’un constat purement basique : lors d’un mariage, l’un des engagements des conjoints est de subvenir aux besoins du foyer à hauteur de ses capacités respectives. Si je puis considérer cet engagement comme un des fondements du couple (marié ou non), je n’aurais eu à payer qu’un quart des dépenses inhérentes à notre vie commune compte tenu de mes revenus et de mes charges exclusives. Or, pendant les années de salariat, j’en ai payé la moitié (voire plus) ; j’ai remboursé, parfois échelonné toutes les dépenses liées à nos vacances, au chauffage, à la taxe d’habitation. J’ai payé l’exclusivité de l’électricité, de l’eau. Après les mois sans ressource en raison des tracasseries administratives liées à la maladie, j’ai remboursé les dépenses et charges habituelles ainsi que celles occasionnées par mon état non parce que cela m’a été demandé, au contraire, mais parce que je ne supportais plus les quelques réflexions fusant de ci de là sur le poids que nous avions représenté fiston et moi dans cette adversité. Peut-on alors véritablement défendre la notion de couple dans pareil contexte ? Je n’eus guère à en ajouter, l’éclair était tombé, cinglant, efficace et incontestable. Depuis, je n’ai plus eu à expliquer cette absence de couple, preuve était faite.
Si je peux passer pour abominable dans cette narration, ce n’est certainement pas à la hauteur de la claque qu’a été pour moi cette prise de conscience alors que j’étais sous les coups de la maladie et de la chimiothérapie. Il m’a fallu des années de souffrances, cette saleté de maladie pour accepter d’ouvrir les yeux et entrer en dissidence.
Maintenant, la question « Mais comment ai-je pu accepter pareille situation ? » me traverse parfois l’esprit, inévitablement tout comme l’effarement devant ces années perdues en quête stérile sans issue. Entre colère et abattement, divague mon mental. Finalement, je laisse passer ces pulsions et reviens à ce que je suis désormais. Mesurer la nocivité de ce mode relationnel est la meilleure preuve du chemin parcouru ces dernières années. La voix de la psychiatre me revient, sourdine de ma mémoire : « Maintenant que vous le savez, vous n’y reviendrez plus ». Désormais, il n’est absolument plus concevable de vivre une relation pourrie. Elle sera saine ou ne sera pas.