Venue d’une source inconnue, je sais que ce travail prend de quelques mois à deux ans. Au-delà, il y a danger et nécessité de se soigner. Voici les possibilités que je me suis offertes pour dépasser la douleur de l’enfant mort-conçu en 2008.
Au retour de l’hôpital, après avoir entendu une émission à ce sujet sur France Inter, je pris la décision de parrainer un enfant avec SOS enfants sans frontière. J’eus la joie de faire la connaissance d’Elda, petite haïtienne, mignonne à croquer. Je reçois des dessins, des photos où je la vois grandir. Je ne la rencontrerai probablement jamais, nous ne nous parlerons même pas, je suis pourtant heureuse de lui apporter un petit soutien en lui permettant d’aller à l’école où elle reçoit en plus de l’instruction, quelques vêtements et un repas digne de ce nom. C’est une forme de transmission de vie, non ?
Je pense aussi que, si les circonstances s’y prêtent, je tenterai d’adopter. Qu’il soit déjà grand sera un réconfort sur le temps perdu, la tâche de surmonter les épreuves qui l’ont mené à être adopté ne seront qu’un défi que je me sens prête à relever. Car là aussi, il est question de transmettre la vie. Avec ou sans lui, avec ou sans homme.
Un matin, je me suis surprise au réveil avec un soulagement au cœur : je n’aurai plus d’enfant mais l’avenir s’ouvre à travers les petits-enfants. Nombreux sont ceux qui ont des petits vers 35 ans, moi, dans quinze ans, je pourrais être grand-mère. J’utilise un conditionnel à bon escient car je ne charge pas mon unique garçon de compenser mes manques. S’il m’offre cette joie, j’aurai l’immensité de mon cœur à donner. Et là, je transmettrai tant et tant. S’il n’y en a pas, ce ne sera pas un drame car je sais désormais que la transmission, essentielle dans la vie humaine n’a pas de chemin pré établi.
Je suis prête à me défaire du matériel dormant dans la cave ou le grenier, des vêtements sans histoire. Parce que leur sommeil évoque l’inertie, l’impasse, la mort. Ces choses ont besoin de circuler et d’aller dans la vie jusqu’à leur fin ultime. Pour vivre, d’autres enfants les animeront et c’est avec grand bonheur que je vois certaines choses données vivre avec ceux qui les portent. La vie est là. Transmettre. Les affaires à histoire resteront près de moi en attendant d’éventuels petits- enfants, réels ou symboliques et je leur raconterai ce qu’ils représentent, ce qu’ils portent de l’histoire familiale. Transmettre.
Je pense que le cheminement est entamé, douloureusement, en avant, en arrière, sur le côté.
Avec notre enfant jamais né s’enterre un pan entier de mes fonctionnements psychiques anciens dont la relation à lui n’est qu’une énième répétition. Il refuse de l’admettre, il refuse d’en parler, il refuse d’y travailler, il reste figé dans sa souffrance. Parfois, il tremble à l’idée qu’il n’aura jamais d’enfant. Il peut en avoir s’il se prend en main et le petit de sa sœur porte tous les espoirs de sa famille bien qu’ils s’en défendent tous le plus sincèrement du monde. Je ne cherche plus à échanger sur ce sujet car il n’a pour seule réponse que ces mots « Je ne suis pas responsable de tout » qui me renvoient incessamment à la scène des liaisons dangereuses de Stefen Frears : Valmont (John Malkowitz) quitte la femme qu’il aime sincèrement, Mme de Tourvelle (Michelle Pfeiffer), la torturant verbalement et physiquement quand elle le supplie de s’expliquer, de ne pas l’abandonner. Il répétait inlassablement « Ce n’est pas ma faute » selon les consignes de Mme de Merteuil (Glenn Close) pour lui prouver qu’il peut se détacher d’elle, rester le libertin qu’il a été toute sa vie. Complètement manipulé, il fait son malheur, détruit ce qu’il a le plus aimé dans sa vie.
IL dit responsabilité au sens de faute quand je ne parle que de responsabilité. Oui, tu n’es pas responsable, ni de l’infertilité, ni de la maladie. Mais je te le dis, tu es responsable de ton emprisonnement volontaire dans tes principes droits et rigides hérités de l’inconscient catholique et calviniste de tes ancêtres, tu es responsable de ton mythe chimérique du contrôle absolu, tu es responsable de ton incapacité à dépasser tes propres barrières, tu es responsable de tes choix pour faire face à tes angoisses intérieures aussi désastreux, dérisoires, sordides soient –ils. Tu n’es aucunement fautif ou coupable. Ce n’est pas ta faute.
Et je suis responsable de t’avoir choisi, d’avoir contribué et pérennisé notre mode relationnel sans issue.
Qu’il me pardonne ce dévidoir ! Je n’ai pas à souffrir de notre incapacité à communiquer sans entrer dans des schémas stériles, j’évacue, vide et nettoie. Avec toute ma mauvaise foi, mon égocentrisme, mes ressentiments, ma rancune. Quand les mots sont dits, la page se tourne et je commence à voir bien plus loin que cette impasse, miroir aux alouettes que nous n’avons pas voulu /su / pu voir.
Tout est possible, il n’y a ni fatalité, ni destin, hormis la mort. Encore faut- il arriver à sortir de nos inconforts confortables, inconforts de nos schémas inconscients trop souvent malsains et destructeurs, confortables parce que connus et balisés depuis notre enfance. Je suis prête à virer de cap, je l’ai commencé grâce à la maladie.
Tu as refusé le mariage, le pacs, l’enfant, l’achat d’un bien immobilier, même celui d’une chambre commune, que pourrais-je écrire de notre histoire sans toi ?
Tant pis pour ce nous qui n’existe pas.
Et tant pis si tu finis par me détester.
Dans ce texte également lu en séance, la psychiatre a noté une grande colère, de cette colère exprimée, expulsée à l'extérieur de soi et non retournée contre soi en autodestruction. Une force de vie bénéfique.