Rapidement, je mesurai le vide qu’entraina la fin des sorties en hôpital de jour. Je me retrouvais totalement tributaire du bon vouloir de SeN pour quitter le village. Bien sûr, je visitais ma chère voisine, je sortais au jardin et tentais quelques promenades, bien sûr. Seulement quand c’est tout petit et inanimé, c’est tout petit et inanimé. Mue par mon opiniâtreté coutumière, je m’acharnais à trouver des occupations afin de ne pas sombrer dans la morosité générale.
Je profitais des sorties vers le kiné afin de papoter avec les chauffeurs de taxi- ambulance, je me concentrais grandement sur mes exercices et m’ouvrais à toute conversation aussi futile qu’elle fût. Je partageais des heures avec ma voisine autour d’un thé, d’un délice qu’elle avait préparé et nos récits de vie mouvementée. J’avais déjà repris en main la gestion des repas et leur élaboration toute heureuse de revenir à ma cuisine colorée, aux saveurs multiples et variées, j’entamai également un grand rangement réorganisant les pièces, refoulant les adaptations aux handicaps, rangeant, triant, nettoyant. Je comptais les morts parmi mes plantes, m’effarais devant les rebuts alimentaires, vestimentaires, le désordre généralisé.
Quand j’étais en fauteuil et incapable de m’occuper des tâches ménagères, l’équipe de l’hôpital me proposa une aide aux mères à domicile. SeN la refusa d’abord prétextant qu’il s’occuperait de tout, il refusait principalement que des étrangers entrassent dans la maison. Devant mon obstination et l’évidence de son incapacité à s’en charger (Bon sang ! C’est normal ! Nul n’est capable de TOUT assumer dans ces circonstances !), il finit par céder à raison d’une visite par semaine. Quelqu’un vint donc pour passer l’aspirateur, récurer les sols, ranger la chambre du fiston, préparer quelques repas, repasser, ranger trier de ci de là des trucs qui trainaient depuis des mois. Quand mon état s’améliora, je me sentis obligée de mettre un terme à cette aide afin d’en finir avec les critiques répétées à ce propos. S’il opérait certaines tâches telle que l’aspirateur, son linge en machine souvent séparé du nôtre, le rangement de ses petites affaires, il ne se préoccupait absolument pas d’autres. Je pris le relai…
Il y avait le bazar de mon garçon, le linge, le nettoyage des sanitaires, des placards, des sols, le jardin et j’en passe. Envers et contre toute estime de moi, je pris le temps et l’énergie afin d’y remédier. Sur deux étages, avec une surface de plus de 100 mètres carrés, dans les escaliers, je passais l’aspirateur, essuyais les poussières, trainais le seau et le balai afin de récurer, je frottais. Autant le dire, cela m’épuisait et les premiers mois, je passais un temps fou à en venir à bout. Régulièrement, j’étais contrainte de m’asseoir et de me reposer. J’y passais des heures dans mes chancèlements d’équilibre instable, mes impériosités urinaires, mes malaises, cette grande fatigue qui assomme subitement et irrémédiablement, ma vue très basse. J’assumais des tâches trop lourdes à mon corps.
Ces épreuves quotidiennes eurent été des victoires si je n’avais en plus eu à supporter les remarques de SeN énervé que je touchasse à ces affaires, que je fisse mal, que je rayasse et abimasse la maison ou le matériel dans ma maladresse neurologique et ma malvoyance. Dans ma mémoire reste cette image : épuisée, je m’étais assise sur le canapé et dans ma tête, je réalisai que j’avais commis une grossière erreur en mettant fin à l’aide à domicile, c’était vraiment à l’image du peu d’estime que je m’étais accordée préférant apaiser les angoisses de SeN plutôt que d’écouter mes besoins.
Dans une volonté de ménage par le vide, j’opérai un remue- ménage radical. Dans des caisses et des cartons, je déposais tout ce que je jugeais encombrant en vue de le vendre au marché aux puces prévu en août. J’espérais que SeN suivrait lui qui me reprochait incessamment le désordre, l’entassement des objets disséminés partout, « Il y a trop de choses » répétait-il à l’envi. Alors, j’ai fait un effort qui m’arracha parfois des larmes et me déchira le cœur parce que symbolique des impasses où je me retrouvais avec lui (voir l'article De l’enfant mort- conçu par exemple). Au bout du compte, nous avons gagné 50 euros ce jour et rapidement, certains objets vendus trop vite me manquèrent dans leur usage et dans leur signification. Je m’étais défaite d’affaires utiles et aimées pour faire de la place quand lui n’avait rien lâché. N’était- ce pas nos affaires à fiston et moi qui prenaient trop place ? N’était-ce pas nous qui prenions trop de place ? Les enjeux inconscients des espaces dans la maison me revinrent en pleine figure et commença à cheminer l’idée de partir. En attendant une solution matérielle, je me réfugiais devant l’ordinateur (que je remettais aussi en ordre) quand il n’était pas là, dans la pièce atelier où fiston également passait son temps. Ailleurs, ce n’était que disputes et incompréhension, reproches.
Je fus choquée de mesurer le désarroi qui régnait dans la maison. En lâchant physiquement, j’avais lâché bien des ficelles du quotidien et les répercussions étaient bien plus importantes que ce que j’en avais cru. Fiston n’avait pas eu de place pour exprimer ses ressentis et cumulait des souffrances énormes, SeN se révélait désorienté et impuissant. Il n’y avait eu pendant des mois qu’un vague surfaçage. Là, je découvrais les dégâts collatéraux et grondais intérieurement : sauver les apparences en reléguant ce qui dérangeait sans le régler, voilà ce qu’avait été le quotidien. Certes, mon état et la vitesse de dégringolade avaient nécessité des énergies en urgence mais cela n’explique pas tout et le justifie encore moins. La question qui ne cessa de me taraudait était : « Etais- je véritablement la préoccupation ? ». Car là, en ces jours, je découvrais des fonctionnements dont mon amenuisement physique n’avaient été qu’un révélateur.
D’aucun me détesteront de le dire et c’est effectif pour certain déjà, je n’en ai cure. Parce que c’est une réalité : je n’avais pas été une priorité lors de ces mois douloureux. Mon état physique avait amplifié des angoisses, des peurs, des schémas psychiques et bien de ceux qui m’entouraient avaient passé leur temps à s’occuper d’eux- mêmes, à colmater leurs angoisses, à trouver du temps et de l’énergie pour se soulager de ce que mon état provoquait en eux. Ces travaux, ces agitations, ces discours, ces gestes étaient des compensations à leurs souffrances et non une attention à mes besoins. Ces derniers d’ailleurs n’avaient été que peu écoutés et à mes douleurs s’était ajoutée la souffrance de constater que je n’avais de ressources que ma propre volonté. Ce ne sont pas mes proches qui m’ont tenue et soutenue, ce sont les rencontres fortuites extérieures. J’ai d’emblée tenté de re- fonder la vie sur d’autres fonctionnements, laborieusement, vainement. Ne s’ensuivirent que fuites, enfermements, cris et rancunes. Lentement, je passais du côté des méchants. Qui d’ailleurs pouvait entendre ce que j’avais à dire? Qui pouvait supporter l’idée que ce que j’avais vécu n’était pas ce qu’il en paraissait ?