En cette fin d’année scolaire, mon fiston avait sa fête de l’école. Alors qu’à celle de Noël, j’étais au plus mal, entre souffrance et douleur, fauteuil et difficulté à supporter la position assise, le bruit, ce jour- là, je marchais en titubant et bien que ne pouvant véritablement courir à gauche à droite au gré des agitations enfantines, je suivais ses activités et participais au mieux à l’ensemble.
Il faisait beau et nous mangeâmes sur les estrades du stade de foot communal ; je me souviens parfaitement du plaisir à se prélasser dans la chaleur du soleil. SeN fit le chauffeur et s’occupa au repas de chercher les pizzas et tartes flambées. Ma vessie fut sage, je ne me souviens pas qu’elle m’eût contrariée, les sondages étant efficaces en cette période. J’ai même fait quelques unes des épreuves en marchant, levant les jambes, transportant quelques objets, participant au lâcher de ballons. Ma vue était très faible et pourtant, les souvenirs me sont très clairs en sensations, plénitude et joie d’être présente. Mon garçon d’ailleurs était HEUREUX et veillait à ce que je suivisse ses activités pleinement. Du fait de la mal- voyance, je vivais de l’intérieur chacun des événements et ne saurai en faire une description visuelle, benoitement.
Il y eut néanmoins un échange très particulier qui reste intégralement gravé en mémoire. Une tombola avait lieu et mon fiston avait gagné quelque lot. Trop occupé à ses activités, il me demanda de chercher ses gains ce que je fis avec joie. Alors que je me dirigeais vers le stand, deux femmes conversaient tranquillement. A mon arrivée, l’une d’elle s’exclama :
« Oh, bonjour ! Vous ne pouvez pas savoir comme je suis contente de vous voir aujourd’hui! Quand je vous ai vue à la fête de Noël, j’en étais malade, j’avais tellement mal au cœur, j’en pleurais quasiment et là, vous êtes debout et marchez ! » Je souris touchée de la réaction de cette femme que je ne connaissais pas, l’entrevoyant rarement aux alentours de l’école. Son visage rayonnait et je sentais sa sincérité. Je la remerciai et fis un tour rapide du parcours des derniers mois. Instant authentique.
L’institutrice du fiston m’avait accueillie guillerette en soulignant l’importance que cela revêtait pour lui justement, une mamie avait tenu à me saluer discrètement, heureuse de ma présence à cette fête. D’autres firent comme si de rien n’était sachant très bien que je revenais de loin (dans les petits villages, en particulier, les conversations vont bon train avec leur lot de jugements et élucubrations) ; je sentais leur gêne ne pouvant toutefois en cerner la nature. Je pensais simplement en moi- même que personne n’était venu nous visiter au cours des mois passés encore moins proposer de l’aide alors que SeN et sa famille avaient été interrogés sur ce qu’il se passait, que certains avaient cancané allègrement sur mon dos au point que la rumeur de ma mort circula jusqu’à d’anciens élèves de villages voisins.
Il en est désormais ainsi, le déni de la maladie, de la douleur, de la mort est tel que peu sont capables de franchir le seuil de celui qui est dans la douleur. Des sentiments diffus tiraillent : peur d’affronter la douleur, la maladie, l’idée de mort ou de handicap, gêne de passer pour des voyeurs inopportuns à la curiosité malsaine et envie terrible de savoir pour se donner l’illusion de contrôler le destin et/ ou de se rassurer sur le fait que cela arrive à un autre- autre qui toutefois peut être soi. Beaucoup fuient l’idée que la fin peut arriver brutalement, n’importe quand, quelque soit l’âge, préfèrent entretenir les mythes d’une vie à la forme et jeunesse durables, au confort continuel. Qu’en est- il des visites de soutien sincères ? Des veillées auprès des mourants, des malades ? Du soutien à leurs proches ? L’enfermement en soi est un leitmotiv conférant une pseudo- sécurité reportant l’angoisse sur la matérialité de l’existence. « J’ai peur de souffrir alors je fuis la souffrance et me protège en ne voyant ma sécurité et celle de ma famille que dans les biens, l’argent ». Ainsi, les paroles de ces femmes, de cette inconnue notamment, prennent une signification particulière. Si elles n’avaient pu venir à ma rencontre dans le flou de leurs sentiments auparavant, elles eurent la spontanéité de dire leur soulagement à l’amélioration de mon état, soulagement aussi à leurs propres angoisses. C’était un cadeau à mon encontre, à ma condition et une ouverture généreuse de leur cœur. Combien d’autres bien des années après n’en sont toujours pas capables ? Certains ne le seront probablement jamais.
