Il y a quelques jours, j'ai reçu un courriel de Noémie qui me proposait une sortie vers un village avec des artisans et des confitures. J'ai évidemment dit oui, trop heureuse de la revoir et de mettre un peu les voiles. C'est avec sa générosité coutumière qu'elle me proposa le service complet, transport compris. Une aubaine ! Mes gaillards ne s'en préoccupèrent guère restant hermétiques à l'information : « Je pars dimanche après midi » jusqu'au jour même. L'heure avançant, les questions commencèrent à fuser et j'étais quelque peu agacée de cet intérêt soudain après l'indifférence. Mon garçon sauta dans tous les sens avec une pointe d'agressivité et Stéph commençait à me rabâcher les oreilles sur ce qu'il aurait pu faire pour me conduire etc. Quand Noémie arriva, je me hâtai afin de filer vite. Je souris intérieurement quand je réalise que cette première arrivée de Noémie chez moi ne me marqua pas, c'était comme si elle avait ses habitudes ici. Je lui montrai rapidement quelques unes de mes œuvres qu'elle n'avait vues qu'en photo et mon atelier bazar, joyeux foutoir. Nous partîmes dans le flot de paroles du garçonnet peu accoutumé à me voir filer de la sorte. J'étais contente de prendre l'air et la perspective de bavarder avec Noémie m'enchantait. Je n'avais absolument aucun scrupule à les laisser à leur dimanche ennuyeux, vilaine que je suis.
Nous avons passé du temps dans la voiture, ce village n'étant pas à côté et malgré ces kilomètres de route, je n'en ai rien vu ! Nous avons parlé, parlé de tout et n'importe quoi, c'était un vrai régal. Elle me montra quelques uns de ces bidouillages et je fus ravie de ces petits monstres, de ces bonnets chats. Je pris des nouvelles des personnes que nous connaissions de l'hôpital et nous espérions rencontrer Michel là-bas.
Sur place, je réalisai que j'avais oublié le macaron pour le stationnement handicape ; finalement, il n'y avait pas de place de ce type. Nous avons donc déambulé dans les rues et j'ai pris quelques photos de maisons dont les lignes m'inspiraient quelque dessin ou aquarelle. Sur le lieu des confitures, il y avait une longue file d'attente et je ne me voyais pas supporter ce piétinement pour entrer dans l'atelier d'une confiturière de renommée internationale. Nous sommes reparties vers une exposition d'artisans à l'hôtel de ville.
Nous avons vu des points de croix, des épices, des produits naturels, une tricoteuse de gâteaux miniatures, une découpeuse de papier, un doreur et une dentellière aux fuseaux. Je soupirai devant ce travail que je rêve d'apprendre depuis des années ; ma vue actuelle ne me le permettrait pas. Il me fut impossible de discuter avec elle car elle était occupée avec une autre dame qui cherchait des cours. Tant pis. Nous nous sommes tournées vers un étalage de papier coupé en silhouette et j'entamai la conversation avec cet adorable monsieur au travail si délicat et fin. C'est un véritable orfèvre du papier ; je m'extasiai sur sa minutie et la poésie qui se dégageait de ces silhouettes noires sur fond blanc. Feuillages ondoyant, enfants sous les arbres, découpage en enluminures florissantes, opulence de la nature. Ces petits travaux respiraient l'amour de la vie, la fraîcheur. Il fut enchanté de deviser avec nous et touché peut être de rencontrer quelques unes capables de mesurer son travail. Nous nous serrâmes la main chaleureusement en guise d'au revoir et je pris sa carte en espérant un jour pouvoir m'attribuer une ces œuvre.
Puis, nous visitâmes un atelier de tapissiers où les vieux fauteuils nous ravirent toutes deux. Dans la boutique, je participai à une tombola pour gagner un fauteuil club (ce serait un comble que je la gagne, nous habitons si loin !) Il y avait des fauteuils et des sièges partout, un foisonnement d'échantillons de tissus des plus classiques aux plus improbables et des ours en peluche d'une douceur extrême. Un petit texte accroché dans l'entrée nous fit ressentir la passion du maître des lieux.
Nous n'allâmes pas chez cette confiturière, il y avait décidément trop de monde et nous repartîmes en quête d'un endroit où s'occuper. Dans la conversation et l'absence d'occasion, nous retournâmes vers notre point de départ et Noémie me déposa finalement chez ma mère où les gaillards me rejoignirent plus tard.
Il ne nous fut pas facile de nous séparer, nous avons tant de choses à se raconter ! Nous bavardâmes encore une heure en grignotant des mandarines dans la voiture. J'écoutai avec incompréhension et révolte la politique des administrateurs financiers qui acculait le personnel à travailler dans des conditions difficiles sous prétexte de rentabilité, les patients aux pathologies dures, les tentatives désespérées de les soigner dans la dignité, le respect quand la pression est si forte. Les évocations de ces maladies terribles, de ces accidents bêtes qui paralysent, brrr, la fragilité de la vie s'offrait à nous sous un jour pénible. Je restai admirative devant le dévouement et le courage de toutes ces personnes qui tentent envers et contre tout de faire leur travail avec générosité. Nous passâmes inévitablement par les habituels égos de quelques uns, les querelles de personnes, les absurdités du système (Superbe machine à 200 000 euros qui prend la poussière parce qu'il n'y a pas assez de personnel pour l'utiliser quand manquent cruellement les bons fauteuils roulants, les coussins anti -escarres). Mais qu'est- ce que ces bureaucrates s'imaginent ? L'être humain est un être de parole, d'affectivité ! Pourquoi broyer aussi stupidement tant de richesse humaine ? Sans toutes ces personnes chaleureuses, comment aurais- je pu supporter ces mois affreux ? Je ne comprends décidément rien à l'économie, la finance, l'administration bureaucratique...
Après ces péripéties fort agréables et drôles comme ce pipi improvisé sur un parking, la déception d'avoir raté Michel et la joie d'avoir enfin pu se revoir, de se parler, de faire le lien entre des personnes insoupçonnées ou connues, nous nous quittâmes en raison des pressions impérieuses de ma vessie qui ne supporte pas la voiture. Je chargeai Noémie de saluer tout le monde à l'hôpital et nous promîmes de nous retrouver dès que possible. Je suis impatiente !
Merci à toi Noémie, quelle magnifique journée ce fut en ta compagnie ! C'est en ces fugaces instants que je regonfle mon espérance !
Au fait, Noémie est une ergo qui s'est occupée de moi en rééducation, j'ai souvent parlé d'elle au détour des récits. Elle a un cœur énorme, est d'une grande sensibilité et très généreuse. Je n'étonnerai personne en racontant qu'elle a pleuré en me voyant faire quelques pas au plateau technique entre deux barres alors que je bataillais dur pour remarcher. C'est portée par des personnes comme elle que j'ai repris pied dans ma vie et que je m'attelle à la rendre belle. Si un coup de blues me surprend, je pense à eux et je repars gonflée de toutes leurs richesses immatérielles. Étrange destin que celui qui me mène vers des êtres pareils !
Tout ce qui n'est pas donné est perdu.