Il est coutumier d'entendre des phrases du type: « Si tu parles encore de cette histoire, c’est que ce n'est pas réglé. ». Je l'ai dite moi- même, souvent, titillée par les répétitions de certains. Dans ma caboche de Carabosse, je cherche à comprendre et sonder le pourquoi du comment des pensées et sensations non parce que je veux contrôler, savoir pour apaiser une curiosité mal placée, mais bien parce que c'est un réflexe né de mon histoire personnelle lointaine et profonde. Tant autour de moi souffraient, se déchiraient, se détruisaient et inévitablement faisaient souffrir, détruisaient alentour que j'avais besoin de comprendre, de mettre de la clarté, de sortir de la confusion, des fusions malsaines. Ce fut long, laborieux et chèrement payé. Depuis quelques années, je n'ai pas tout éclairé mais la paix et la bienveillance ont remplacé les peurs, les auto- destructions, les dénigrements, les colères ( bon d'accord, pas tout à fait, après tout, je suis affreusement humaine) . De fait, je m'observe, m'écoute, observe et écoute les autres.
La communication non violente m'apporta une théorie globale, éprouvée, logique dans ce parcours longtemps empirique et elle m'aide grandement, m'écarte des écueils. Pourtant, ce ne fut pas elle qui provoqua une interrogation, un déclic, lorsque j'entendis pour la énième fois cette phrase à propos d'une conversations entre amis. Mon interlocutrice s'étonna de ses répétitions sur une histoire passée et je m'étonnai de mes propres répétitions. Au final, nous étions frustrées toutes les deux d'avoir parlé de ce passé malsain alors que notre présent était bien plus intéressant et riche. Que se passait- il donc dans ces circonstances? Pourquoi s'éterniser sur ce temps révolu dont nous étions sorties? Je laissai ces pensées cheminer tranquillement sans chercher de réponses toutes prêtes, rapides, faciles. Pendant des semaines, elles se rappelèrent à moi, je mesurai leur parcours et attendis jusqu'à ce que finalement, mon ami Boris me souffla un indice; immédiatement, l'écho de la voix de la psychiatre suivit. La réponse se structura dans ma caboche et je décidai de la partager ici avec qui voudra s'y pencher.
Nous sommes tous d'accord que la psychologie, la psychiatrie et son jargon ont imprégné nos quotidiens, nos visions nos paroles. Malheureusement, comme dans tout domaine, il est des raccourcis ( parfois de bas étage) utilisant ces données importantes et intéressantes pour juger, éviter, fuir, prendre l'ascendant, enfermer dans des schémas faciles très éloignés de la réalité d'une réflexion sérieuse sur le psychisme et notre humanité. Afin d'éviter la fatigue cérébrale, nous humains prenons souvent des voies de paresse. Et je pense que cette phrase en est une... à moins qu'elle ne soit le reflet d'une approche différente nécessitant une autre formulation. Il n'est pas question d'en donner, elles sont liées à des circonstances aléatoires impossible à définir, je crois, de manière globale et systématique ( l'importance du ici et maintenant). Je m'interroge plutôt sur les fondements, la nature de ces répétitions incessantes d'évocation du passé.
Certes, quelque chose n'est pas réglé quand nous en parlons sans cesse mais pas au sens où cette affirmation est globalement entendue car il est une évidence fondamentale et essentielle: quand nous souffrons, nous débattons avec notre passé ( ou notre présent, cela arrive également), que nous sommes tourmentés, nous ne trouvons pas de mot pour la définir, nous nous taisons. Le silence, le refus de dire est la caractéristique de tous ceux qui affrontent une blessure béante, énorme, vive, indicible si insupportable qu'ils l'occultent. Les secrets de famille, les fonctionnements inconscients, automatiques souvent insensés ne se disent pas, ils n'ont pas de mot. Il n'y a ni paroles, ni évocation, rien, mutisme, déni, mille et un chemins d'occultation de ce qui fait mal. En outre, quand la parole suit, en énergie de survie, rapidement le choc, la blessure, beaucoup alentour ne peuvent l'entendre, alors, le blessé se ferme à son tour et enterre sa parole, ses sentiments, ses émotions.
Ainsi, je pense que lorsque nous répétons nos discours sur ces épisodes de vie non réglés nous sommes en marche, en quête. Par notre voix, la relation à l'autre, nous cherchons à comprendre, à trouver ce petit truc qui permettra de se libérer enfin de ce labeur auquel nous nous attelons depuis qu'il a traversé la paroi de notre silence face au choc, à la douleur, la tristesse ou autre sentiment désagréable. Ces répétitions sont le signe de notre incompréhension, notre désarroi, notre sentiment d'impuissance et un appel à l'aide: « Et toi, aide- moi! Je suis coincé-e, je n'y vois pas clair, je ne comprends pas ce qui s'est passé, comment j'y suis entré-e, resté-e et sorti-e ( ou pas), je ne sais pas comment conclure ce parcours douloureux » Ce TOI, c'est l'autre à qui je parle, c'est aussi moi- même en besoin d'évacuer, de prendre du recul face aux interrogations intérieures qui me laissent, pour l'instant sans réponse. Après tout, nous sollicitions la bienveillance et certainement pas les conseils, les « Tu dois», « Il faut». Ces situations parlent de nos questionnements internes, de la trop fréquente non- communication généralisée, des carences indéniables d'éducation à nos fonctionnements humains.
Ainsi, je suis arrivée à cette clarté, cette compréhension de ce qui se passe sous nos yeux, à nos oreilles directes et que nous cataloguons trop rapidement et facilement. Je ne veux plus utiliser ce genre de phrase parce qu'il n'y a de place sensée que pour la bienveillance, envers moi- même et l'autre. Grâce à l'écoute, sans jugement ni volonté de contrôle, des silences bien plus toxiques pourront alors se fissurer, une autre parole s'ébranler et naître. Ce sera certainement bien plus salvateur que de remuer et contribuer à entretenir la nocivité, même avec la meilleure volonté du monde.