La première perfusion avait arrêté la descente, la deuxième mi février me permit de tenir assise indéfiniment, d'abandonner le fauteuil électrique pour un fauteuil manuel et de reprendre possession de quelques moyens élémentaires tels que me laver, m'habiller en partie. Il était convenu avec Solange qu'un retour à la maison n'était envisageable que quand je serai capable de me transférer et de me sonder seule. A la vitesse où le traitement faisait effet, j'avais bon espoir que mon hospitalisation ne durât pas très longtemps.
Dans ce service, tout était adapté et j'étais si bien, entourée, occupée, choyée, heureuse de re- vivre. Pourtant, mon garçon me manquait et je le savais isolé tant dans le village que dans la famille de SeN; certaines phrases dites, certaines attitudes observées auparavant ne me rassuraient pas. Certes, sa mère prenait grand soin de lui, ils s'entendaient et fiston était ravi en sa compagnie ; SeNfaisait certainement de son mieux également, je n'en doutais pas, pris qu'il était entre ses obligations quotidiennes, son travail et les longs longs déplacements pour venir me rendre visite... Malgré tout, je ressentais le besoin de rentrer et de reprendre en mains l'éducation de mon fils, j'avais lâché trop longtemps noyée par la souffrance et l'idée d'une mort prochaine. Désormais, l'espoir d'être encore là pour lui et de lui transmettre ce que je pouvais me tenait.
Par ailleurs, avec l'expérience de l'hôpital, je réalisai l'inadaptation flagrante de la maison à mon état. Cette situation m'était d'autant plus choquante que l'ancienne propriétaire avait vécu là dedans pendant 15 ans hémiplégique avec pour seule aide son mari. Je ne comprends toujours pas comment ils ont pu faire. Enfermée, sans accès pour le fauteuil tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sans sanitaire adapté, complètement dépendante, le dévouement absolu de son mari qui finit par mourir d'un cancer, elle avait été ensuite placée dans une maison de retraite où elle vécut encore plusieurs années. Je ne pouvais pas imaginer me retrouver ainsi, à la merci du bon vouloir aléatoire d'autres. Non !
Le lit médicalisé deux places n'était pas prêt après des mois de commande, aussi, un lit une place avec matelas adapté fut demandé en attente. Je discutais avec l'assistante sociale, les ergo, les médecins pour organiser la vie quotidienne dans le handicap. Faire venir une infirmière, une équipe pour la toilette, une aide aux mères pour la gestion domestique. Les petits gestes élémentaires de la vie sont ceux qui manquent le plus dans cet état. Il me fallut batailler ardemment avec SeN pour ne pas céder à ses craintes. Il n'aime pas le changement dans son quotidien, ses petites affaires, ses habitudes et encore moins que des étrangers entrent chez lui; il se targua de pouvoir tout gérer lui- même. Il était hors de question que je me laissasse gagner par ces angoisses irraisonnées, nous avions besoin d'aide et je ne voulais pas me retrouver face à ses fatigues, exaspérations et agacements, je ne voulais pas être tributaire des humeurs inévitables de l'entourage confronté à une situation difficile. Fin février, envers et contre tout, le cadre s'organisa. Le programme en hôpital de jour s'élabora à nouveau.
J'eus quelques pincements au cœur inévitables : Cathy avouant en mangeant la charlotte au chocolat en ergo que je leur manquerai , Marie Jo semblant remuée quand je lui dis que je ne serai plus là à son retour de vacances, quitter Elodie car elle ne s'occupait que des personnes hospitalisées à temps plein. Comme Noémie, Marie, les soignants du service, je me réconfortais de les savoir proches ; à mes yeux , je ne les quittai pas complètement ( ils sont d'ailleurs toujours là, en moi) Et puis, j'allais retrouver Raphi, les ambulanciers, la maison, quelques coquetteries du fait de mes affaires à portée de main, la psychanalyse. Je passai à un autre chapitre, gonflée des richesses des deux derniers mois passés en si bonne compagnie. Une nouvelle bataille se préparait, je le savais mais aucune peur n'avait de prise, je me sentais prête à affronter d'autres tempêtes.