Après le séjour dans le service de Solange et mon retour à la maison, je repris le cours des séances en hôpital de jour et dans la reconquête de la vie, de MA vie, je repartis dans la psychothérapie tête baissée avide de ne pas rater l'occasion de régler enfin mes contes (homophone utilisé à bon escient). Racontant les merveilleuses rencontres des derniers mois, le travail entamé avec Elodie, les possibilités de vie nouvelle offertes, je rayonnai au point que la psychiatre me demanda si elle m'était encore utile. Je ne l'entendais pas de cette oreille, il était hors de question que je m'arrêtasse en si bon chemin !
Heureusement, elle put faire passer la psychanalyse sous l' ald avec prise en charge du transport ; l'aventure repartit de plus belle. La matérialité était un frein trop important au regard de ma situation de grand dénuement. Les vannes pouvaient s'ouvrir.
Quelle tâche ! Quel labeur !
C'est un énorme travail de fond balayant toutes les certitudes et les mythes construits par le mental au cours de la vie, de ce mental qui contribue sournoisement, insidieusement à pérenniser l'emprisonnement dans des fonctionnements malsains afin de se persuader qu'il a raison, qu'il contrôle, qu'il sait, omniscient et omnipotent . La maladie abattait tout et dans cette tempête, je ne voyais plus que moi, seule, démunie et nue au sein d'un déchaînement de calamités répétées, de fantômes hurlants en silence et de démons dévorants. Entre terreur, désespoir, rage, révolte, abattement, soulagement, bonheur, recentrage, sérénité, je passe par tous les états émotionnels. Quand je crois avoir fait le tour de la question, une mystérieuse phrase vient réveiller des démons profonds qui ravagent tout sur leur passage. Les yeux s'ouvrent sur les actes, les choix, les objets même du quotidien et tout prend sens.
Comment ai- je pu vivre dans une telle illusion ? de telles fadaises ?
Certains morts ressurgissent des limbes du passé rôdant en dépit de leur disparition ancienne. Tout comme eux, les vivants perdent les masques que je leur attribuais inconsciemment.
La beauté et la chaleur des uns se dévoilent au grand jour éclairant le monde d'une pureté limpide et amoureuse, les travers perfides des non dits reviennent en pleine figure avec violence. De ceux qui m'ont rendu malade, je vois désormais clairement le visage et les crochets auxquels j'ai pu raccrocher mes repères de fille perdue et déchirée par leurs travers. Je réalise ainsi nos responsabilités respectives dans la nocivité de nos relations parce qu'à travers eux, je rejouais (je mets le passé instinctivement) la même petite chanson malsaine apprise d'ascendants intoxiqués par leurs propres ascendants. .. une chaîne de vies pleines de drames et de désastres enfouis, jamais dits.
C'est si ténu, si pernicieux. Nul n'est coupable, nous en sommes néanmoins simplement tous complices, nourrisseurs perpétuels de schémas toxiques et sans issue. Dans l'aveuglement généralisé, la fuite, nous restons inconscients de ce que nous léguons aux descendants avec les meilleurs sentiments du monde.
« Je rejoue mes airs malsains avec la complicité de ceux qui à travers moi rejouent leurs propres airs malsains. »
Saleté de disque rayé inlassablement répété.