Samedi dernier, fiston avait une matinée spéciale au collège et bien que les parents aient été invités à y participer, il préféra que je ne l’y accompagnasse pas. Je le déposais avant 9h et le récupérais à 11h15. Soucieuse de limiter au maximum les déplacements en voiture, j’avais donc en gros, deux heures à occuper.
J’en profitai pour aller au marché et chercher un pain délicieux dans une boulangerie du centre ville. Chemin faisant, je me retrouvai à faire le tour des boutiques de chaussures en quête d’une paire de bottes nécessaires. D’habitude, j’y trouve les prix exorbitants, petite bourgade dans une région où l’argent suisse gonfle tout (égos, valeurs des choses matérielles). Avec les soldes, je retrouvais des prix à peu près corrects et la possibilité de demander clairement ce que je voulais : des bottes à talon plat ou large, non noires, un défi au regard de la morosité généralisée des étals de chaussures. Dans la première, rien ; dans la deuxième non plus. A ma taille, j’avais encore moins de chance. J’entrai dans la troisième nonchalamment, l’esprit détaché. Je balayai du regard la pièce et me tournai vers une femme présente en précisant mes demandes. C’était apparemment la patronne et une autre femme prit le relai. La première me montra l’étalage des bottes à ma taille et la deuxième chercha d’autres boites. Les pointures 38 serraient ; avec des chaussettes en hiver, un 39 était plus approprié. Je me levai donc vers leur rayon et là, mes yeux se posèrent sur une botte pétillante et vivante au milieu des sombres classiques ou braillardes. Je la saisis et me tournai vers le siège à essai.
- Là, c’est de la botte de grande qualité ! s’exclama la vendeuse à mi- voix presque étonnée de mon choix spontané.
- C’est que j’ai le coup d’œil, répondis- je tout sourire
- Ah ça, oui, vous avez le coup d’œil, vous pouvez le dire.
Vague regard sur l’étiquette de prix et essai : parfait. Je remarquai les détails, les coutures, les finitions particulièrement travaillées et déjà, ces bottes m’appartenaient. La vendeuse me chercha la deuxième et comme elle revenait, je regardais une jolie bottine sur l’étagère 40
- Celle- là est belle aussi
- Vous avez vraiment le coup d’œil parce que c’est la même marque que celles-ci.
Bé oui, ça ne s’invente pas, j’ai le goût et l’œil des matières, coupes et ouvrages. Je trottinai joyeusement vers le miroir
afin de regarder l’effet général en me ravissant des possibilités offertes par ces bottes colorées, originales et si joliment travaillées : en jupe, en robe, dans de multiples associations,
quel panel joyeux de variante ! « Zou ! Je prends » pensai- je décidée à peine rebutée par le prix : 205 euros (en solde !!) ![]()
Comme la vendeuse s’étonnait toujours de ma détermination et de mon choix, j’ajoutai simplement cette évidence :
- Je vivais avec un homme qui critiquait constamment mes tenues, mes coiffures, mes maquillages, mes chaussures et la
seule paire qu’il m’ait offerte ce sont ces bottes achetées à 10 euros à Babou – je les exhibai d’un geste vif- Maintenant, je l’ai viré et je m’achète des bottes dignes de ce
nom !
- Permettez- moi de vous le dire, vous avez eu raison. Et là, vous vous faites plaisir, vraiment, pour des années.
A la caisse, je ne me posai pas de questions hormis celle de payer par chèque afin d’avoir le temps d’effectuer un virement parce qu’une somme pareille est énorme pour mon budget. La patronne et la vendeuse restaient quelque peu estomaquées multipliant les mercis alors que j’étais guillerette et légère. Toute la journée, je me réjouis d’avoir eu le courage de m’offrir ces bottes magnifiques.
Au récit de cette péripétie à mon entourage, je riais et m’étonnais de l’absence de culpabilité et de peur devant cette dépense « inconsidérée »
au regard de ma situation. Parce que finalement, je mérite ces belles bottes ! Dans la joie de marcher, dans la joie de vivre ! Le beau est partie intégrante de la vie, j’y ai
droit.
A ma mère, à mon fiston, j’expliquai : « Nous avons fait de gros sacrifices pour les vacances, pour les réparations de la voiture, pour les jeux et gadgets du fiston à Noël, maintenant, nous ferons les efforts pour supporter le coût de ces bottes ». Non mais !
Quant à l’évocation de ma relation à SeN, je réalise de plus en plus que parler de ce que j’ai vécu avec lui, avec d’autres n’est jamais une condamnation à leur égard ; dans ces récits, je ne parle que de moi, de ce que j’étais à ce temps, dans ces relations. L’autre, dans ce que nous en disons et faisons n’est jamais rien d’autre que le récit de soi. Mesurer à quel point je me suis fourvoyée dans des relations malsaines, toxiques renforçant le désamour de moi, aggravant constamment ma faille narcissique béante est une ouverture incroyable des yeux intérieurs. Je regarde les années passées de ma vie d’avant avec détachement, je donne de l’empathie à celle que j’étais luttant avec l’énergie du désespoir dans des souffrances abominables, une profonde solitude et un immense désarroi. La maladie terrible a été une mort symbolique et me voilà désormais nouvelle née, nourrie de l’amour reçu par ceux qui ont croisé mon chemin de croix, nourrie surtout de l’amour que je me porte dorénavant.
Pensée spéciale pour toi, Annie. Dans ma caboche, chemine l’abondance.