• Visite incongrue.

    Fiston était en camp, j'étais seule à la maison, me reposant assise dans le séjour occupée à quelque travail manuel quand la sonnette de l'entrée retentit. Je n'attendais personne. Je découvris à ma grande surprise le fils d'une connaissance qui m'expliqua qu'il avait eu du mal à me trouver. Je l'accueillis ravie, m'étonnant qu'il fut sans sa femme. Je leur avais si souvent proposé de passer me voir quand ils sont dans le coin, j'étais contente qu'il osât enfin. Sa mère finirait alors peut- être par venir à son tour. Il entra.

    Nous échangeâmes sur les circonstances de sa visite, pause à son emploi, passage devant chez moi; je débarrassai un coin de table au milieu de mes activités expliquant ce que je faisais entre scie sauteuse et fils de soie; je lui proposai à boire, à manger, il déclina. Nous nous assîmes.

    Je devisai joyeusement de tout et de rien, prenant des nouvelles de la grande famille. Il était étrange, gesticulant sur sa chaise, pris de tics que je ne lui connaissais pas, trifouillant son téléphone. Je fis mine de ne rien remarquer. Après quelques minutes, coupé de ce que je racontai, il me lança: « J'ai un service à vous demander.» Il s'agissait de lui faire les ourlets de trois pantalons, ce que je faisais de temps en temps pour sa mère, son père.

     - Vous les avez avec vous?

    - Non, sauf celui que je porte.

     - Ce n'est pas urgent?

     - Quand même, parce que j'en ai besoin rapidement.

    - Et bien, comment fait-on? Vous me les déposez plus tard, je fais au plus vite et vous revenez les chercher dès que c'est terminé, cela vous convient? Parce que là, vous n'allez pas repartir en slip.

     Spontanément, il se leva et enleva son pantalon, insistant sur l'urgence. Surprise, je n'entendis pas de suite.

     - C'est la première fois que je suis le seul à me déculotter, ce n'est pas normal.

     Je me concentrai sur l'ourlet, remarquant que sa femme l'avait déjà tenté, à la main.

     - Elle s'est donné de la peine, je vois. Je m'étonne qu'elle ne l'ait pas cousu à la machine, votre mère en a pourtant une et je sais que vous partagez beaucoup.

     - Les parents ne sont pas là pour deux mois et nous ne cherchons pas dans leurs affaires en leur absence.

     Je m'attelai à la tâche avec concentration et soin résistant ainsi à ce qu'il débitait. Car oui, à partir du moment où il fut déculotté, je n'eus pour tout sujet que des allusions au sexe, aux coucheries généralisées à ses yeux normales.

     Je regrettai ma petite robe rouge du jour quand il lâcha:

     - Vous avez chaud?

     - Non, m'enfin, je n'attendais personne et j'ai encore le droit de me promener comme je veux chez moi. Je ne sors pas comme ça.

     Il me parla de son travail, de ses collègues et patrons, expliquant que le restaurant précédent avait fermé parce que les patronnes en avaient assez de ne plus pouvoir faire l'amour à leur conjoint le dimanche.

    - Vous en êtes certain?, m’exclamai- je dubitative

    - Oui! Il n'y a que ça, des histoires de cul, tout le monde couche avec tout le monde, affirmait- il avec conviction, donnant des exemples en pagaille.

    Je réfutai l'idée expliquant que je ne connaissais personne vivant dans cet état d'esprit, j'avais bien une copine revendiquant sa liberté de choisir des hommes d'un soir ou deux pour passer du bon temps sans se poser la question du couple sur la durée mais c'était tout, je n'étais pas d'accord. ( Je regrettai après de ne pas lui avoir balancé à la figure que ni sa femme, ni sa sœur, ni sa mère ne couchait à tire larigot avec tout le monde.)

    - C'est parce que vous êtes dans votre bulle que vous ne vous en rendez pas compte mais je vous assure, c'est comme ça.

    Il me raconta alors ses aventures avec majoritairement des femmes plus âgées, n'importe où, n'importe quand, comment il distinguait clairement sa vie en famille et sa vie à l'extérieur mettant des frontières infranchissables entre les deux.

     - C'est vrai que vous vous êtes marié très jeune, remarquai- je

    Elle avait à peine 18 ans et lui 21, parce que dans leurs pratiques familiales, garçons et filles ne se fréquentent pas, ils se marient, fondent une famille, histoires ancestrales sur la virginité des filles et la volonté des parents de savoir leurs enfants en couple, base de sécurité élémentaire à leurs yeux.

    - Oui, je l'ai fait pour que mes parents arrêtent de me mettre la pression et maintenant, ma vie est définitivement foutue.

    - Vous le pensez vraiment?, m'étonnai- je

    - Oui, j'en suis sûr. Je fais tout ce que je peux pour qu'elle ne manque de rien et soit heureuse ( c'est- à- dire assurer son confort matériel ), j'aime mes enfants, je m'en occupe quand je rentre et je vis ma vie à l'extérieur dont elle ne sait rien. D'ailleurs, personne ne doit savoir que je suis venu chez vous, seul parce que sinon, elle nous arrachera la tête et ma mère va me harceler.

     Tout ce temps, je continuai l'ourlet du pantalon; cela me donnait un sentiment de contrôle sur la situation, je me protégeai. Bien qu'invisible, la violence était bien présente: violence de ses paroles et allusions jamais explicites au point de me faire réagir extérieurement, violence des représentations qu'il exposait sur les hommes, les femmes, leurs relations, lui- même n'étant que le reflet des coutumes du milieu où il avait grandi, la violence des non- dits et du poids des traditions dans sa famille, violence qu'il subit et inflige … J'étais simplement sous le choc. C'était d'autant plus fort que je connais toute la famille, je leur rends visite régulièrement, je sais leurs histoires, leurs situations, les inquiétudes de sa mère. Chez eux, je sens les non- dits, les silences, les paroles lancées en pleine figure, les attentes, les cachotteries, les jugements, le tiraillement entre la tradition et la modernité, la douleur du déracinement, les carences liées à l'absence ou le peu d'études autres que religieuses et orales, le flou généralisé quant aux sentiments, besoins, demandes. Là, chez moi, je me prenais tout ce chaos interpersonnel régi par une moralité et des convenances sociales familiales: lui, désespéré en errance, jouant à ce qu'il croit devoir être en tant qu'homme, sa femme certainement intuitivement consciente de ce qu'il fait, en insécurité profonde vu qu'elle n'a rien sans lui, totalement dépendante économiquement dans un pays qui n'est le sien que depuis son mariage, sa mère déchirée entre ses sentiments et son désarroi face à un monde éloigné de ce quoi en quoi elle croit, le cirque dans un mutisme total où nul ne communique, où tout est écrasé par de représentations traditionnelles dites religieuses. Je pensai en particulier à sa mère, si anxieuse et inquiète pour ses enfants et petits- enfants, voulant, pour leur bien, les pousser vers des schémas de sécurité obsolètes ici et maintenant. Dire aussi, qu'aux yeux de ses parents, il était, de leurs fils, le plus droit, le plus respectueux, le plus digne de confiance! Finalement, je m'en prenais tant à la figure que dans cette urgence, je m'accrochai à cet ourlet et pleurai à l'intérieur de ce qui se concrétisait là, en direct.

     Le pantalon terminé, il considéra le travail magnifique ( là, j'avais répondu à un de ses besoins), je sentis par contre qu'il n'en pouvait plus, son corps était désordonné, il ne se tenait pas tranquille ( un autre de ses besoins plus ou moins identifié n’avait pas trouvé réponse). Nous convînmes qu'il apportait les deux autres le lendemain à sa pause.

     Quand il arriva, j'avais la même robe rouge et un corsaire dessous. Il me demanda si j'avais froid aujourd'hui. « Je ne veux pas que vous vous imaginiez que je cherche à vous allumer.» c'était dit, j'avais plus d'aplomb que la veille, ayant encaissé le choc et étant plus au clair sur moi- même et son attitude. D'abord, il sembla vouloir attendre que j'en eus finis, continuant des allusions, m'interrogeant sur ma vie sentimentale. Je lui notai que les hommes, à partir d'un certain âge, rencontraient des problèmes d'érection, remplissaient les cabinets d'urologues ravis de ce fond de commerce avec des pilules pour bander, ( révélateur à mon humble avis de la misère dans laquelle est vécue la sexualité, la limitant à un pénis bien dressé pénétrant un vagin et de l'avilissement des hommes en les cantonnant dans des représentations quasi dogmatiques sur ce qu'ils sont censés être, faire et avoir). Il l'ignorait, s'en choqua et poussa un: « Oh ben! Il faut que je me dépêche d'en profiter alors! ». Je continuai mes travaux d'ourlet avec concentration, feignant de ne rien entendre. Il eut un message, s'en occupa et s'excusa d'avoir à partir; avant, il voulait régler la récupération des pantalons terminés et un retour pour la tâche accomplie:

     - Cela ne vous dérange pas que je vienne les chercher ce soir vers 22h30 après mon travail?

     - Si vous ne faîtes que passer, ça devrait aller.

     - Ah bon? Parce que vous ne m'ouvririez pas la porte pour me recevoir?

    - Non, dépassé 10 heures et demie, je vis une grande histoire d'amour avec mon lit, mes livres et ma musique, rien d'autre.

    - Bien, maintenant, sincèrement, dîtes- moi ce que vous voulez car tout travail mérite salaire.

    - Je n'avais pas pensé vous demander quoi que ce soit; habituellement, je le fais pour rien et votre mère me remercie avec quelques bons plats. Je n'en sais rien.

    - Allez, dîtes- moi, j'insiste.

    - Bah, j'ai vu que vous aviez 5 euros, donnez- moi ça.

    - Ne vous gênez pas pour me dire vraiment ce que vous voulez!

    - Bon, comme vous insistez, ce sera alors 10 euros.

    Il posa un billet sur la table et entama un récit:

    - Un jour, j'ai passé une après- midi avec une femme parce que je voulais apprendre la recette d'un cake fameux qu'elle savait préparer. Elle me montra comment faire et à la fin, je voulus lui rendre son dû. Elle ne voulait rien et comme j'insistai, elle me demanda de la payer… en nature.

    Décidément, il avait du mal à lâcher. Je ne cédai rien, il finit par comprendre et repartit. Au soir, il récupéra ses pantalons en me remerciant à nouveau et fila sans une allusion ou un mot. L'épisode paraissait clos. Dans le flot des événements de l'été, je n'eus guère le temps de m'y pencher, j'en parlais à Yolande au téléphone par besoin de m'en décharger.

    - Au début, je n'ai pas compris ce qu'il se passait, il était bizarre et j'ai alors remarqué que je transpirais sous les bras au point d'en mouiller ma robe ce qui chez moi est exceptionnel. J'ai réalisé plus tard que j'avais eu peur. Il n'a pas eu de geste déplacé, heureusement mais je restais sur le qui- vive, méfiante avec ces propos incessants autour du sexe. Ce qu'il voulait, c'était coucher avec moi, comme ça.

    - Il est venu sur une pulsion, sans réfléchir et il est tombé sur quelqu'un qui ne rentre pas dans ses schémas habituels, il a certainement été bousculé lui aussi.

    Peu à peu, je m'insurgeai, comment des hommes peuvent – ils imaginer coucher avec une femme, comme ça? Comment a t-il pu imaginer que j'allais coucher avec lui, comme ça? Parce que j'ai eu un enfant hors mariage? Parce que je ne me suis jamais mariée? Parce que je suis célibataire? Parce que je quitte les hommes à ma propre initiative? Que suis- je moi? Quelle image de la femme! Quelle image de l'homme! Que de flou, de détresse! Je n'ai pas fini d'entendre résonner l'épisode dans ma caboche, mon cœur et mon corps.

    Alors que je répétai l'aventure à Nadine lors d'une réunion CNV, elle nota: « J'entends combien tu as eu d'empathie pour toutes ces personnes, de lui aux membres de sa famille, jusqu'à tous ceux qui vivent dans des structures traditionnelles de ce type, mais je n'entends rien de toi. Tu aurais certainement besoin d'énormément d'empathie, toi d'abord, non? ». Je ne m'étais pas posé la question, je n'avais pas eu le temps… parce qu'après cet épisode, lui avait succédé un autre tout aussi bouleversant.

     A suivre ...

     

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  • Commentaires

    1
    Gina
    Vendredi 14 Novembre 2014 à 18:42

    Quel sang froid, j'aurai eu peur et pourtant je ne suis pas craintive. Et toutes ces ondes négatives à éliminer....

    2
    Vendredi 14 Novembre 2014 à 18:59

    Coucou Gina!

    Oh! j'ai eu peur, c'est sûr! Pourtant, j'ai une capacité évidente à garder mon sang froid dans les situations "difficiles" et ce depuis l'enfance. Pour digérer après, c'est une autre question loin d'être évidente. Quand la tête croit avoir passé le cap, il y a un fond d'elle ou du corps qui remet les idées en place...

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