• Annexe à la chambre d'ado: la grève.

    Un jour que je rendais visite à Idil et sa famille, elle m'expliqua qu'elle était en grève. Cette femme d'affaire en commerce international brassant des millions de dollars avait pris un an de congé sabbatique pour se consacrer à sa famille et là, elle en avait par dessus la tête: « Je ne fais que la cuisine et du ménage! » s'exclama t-elle en anglais. Pendant plusieurs jours, elle ne s'en occupa plus, chacun ayant la charge, à chaque repas, par exemple, de trouver un endroit ou une façon de manger convenant à tous. L'idée de base me plut immédiatement.

     Avant que je ne sois malade, mon fiston était petit. Seule avec lui, je tâchai de lui faire faire sa part, laborieusement; il est des âges où les enfants aiment faire plaisir à leurs parents, je me suis toutefois épuisée à tout mener de front. La cohabitation avec SeN ne fut guère aisée sur ce point, il y avait la maison, le jardin en plus du reste et il critiquait mes actes domestiques sans pour autant sortir de ses gestes et pratiques obsessionnels sur ses secteurs définis ( son tapis, son salon, son linge, etc.). A l'arrivée de la maladie, il fut en l'occurrence incapable de gérer le quotidien tout en refusant l'aide d'autres. Je constatai alors, que la vie continuait son chemin, douloureusement et chaotiquement, certes mais tout de même, elle continuait. A nouveau seule avec mon garçon devenu ado, je n'avais plus du tout envie de retourner aux fonctionnements d'autrefois, j'optai donc pour l'application de la grève sans préavis en cas de désaccord notoire jusqu'à ce que la situation trouvât une solution satisfaisante pour chacune des parties. Actuellement, j'en suis à cinq mois au sujet de la cuisine et du linge de mon garçon.

     Il râlait sans cesse sur les repas, jugeant les contenus dégueulasses, allant jusqu'à dire que j'étais incapable de cuire des pâtes; le linge propre, repassé traînait dans sa chambre au même titre que le sale avec une armoire vide à portes grandes ouvertes. Non, merci! L'opposition adolescente et les enjeux relationnels ont leurs raisons d'être, soit, qu'il assume ses engagements! Ainsi, je ne cuisine plus qu'à ma guise, sans me soucier de lui, je ne m'occupe plus de son linge: à lui de le mettre dans la machine, l'accrocher, le décrocher, le ranger. Au début, il protesta grandement, j'expliquai et réexpliquai qu'il avait à assumer ses choix revendicatifs et d'opposition, qu'absolument rien ne m'obligeait à prendre en charge ces tâches rébarbatives et ennuyeuses surtout avec un retour ingrat et mon travail non respecté. « Je ne suis pas la bonniche de service».

     Il se promène avec du linge froissé, en manque parfois, il lui arrive de ne pas manger parce qu'il a la flemme de préparer ou avale n'importe quoi, cuit ou non, congelé ou cru, directement dans la boite ou le sachet. Si je ne culpabilise pas, il ne m'est pas aisé de le voir négligé, négligeant, s'empêtrer désorganisé et dépassé; je résiste à mes envies de faire pour lui, à sa place car je sais que ce n'est pas lui rendre service, qu'il a besoin de faire ses expériences. Bon, il est vrai que quand le linge sec traîne et que j'ai besoin de la place, je le balance sur son lit ( tout ce qui traîne d'ailleurs y est jeté quand j'en ai assez de le voir dans les lieux communs). En cuisine, lors de mes préparations, je ne fais pas systématiquement des portions individuelles ne souhaitant pas moi- même recommencer à chaque repas. Pour le riz, les pâtes, par exemple, j'en fais une bonne quantité afin d'éviter au maximum le travail de vaisselle, quand les produits sont en nombre dans leurs emballages, qu'ils sont décongelés, je les prépare. Ensuite, il fait son choix, y puisant ou non, les mangeant froids s'il n'est venu que tard parce que je refuse qu'il salisse une autre casserole.

     Après bien des protestations, de l'ironie quant à ma capacité à tenir le cap, une indifférence feinte, il accepta et comprit. L'expérience porta dès lors ses fruits délicieux:

    - Pour le linge, c'est silence radio sauf quand quelque pièce a besoin de réparation, raccommodage, repassage. Dans ce cas, il demande et accepte ma réponse.

     - Quand il y a à manger, il me demande s'il peut en prendre, si je refuse, il le respecte.

     - S'il trouve quelque chose qu'il aime, il ne le mange plus en douce, seul dans sa chambre, il m'en propose et/ ou laisse une portion à ma volonté.

     - Son discours a changé, à la place des « C'est dégueulasse! », « Il n'y a jamais rien de bon à bouffer ici!», ce sont des « Je ne dis pas que ce n'est pas bon, je n'aime pas, c'est tout. », « Je n'en ai pas envie maintenant», « Tu es d'accord pour que je mange ça et pas ça? », «  Tu es d'accord pour que je me fasse des pâtes là? », « Je préférerais avec une autre sauce, un autre parfum, avec ça ou sans ça. » tout en mangeant sans râler, « Cela ne te dérange pas si je mange plus tard? Je débarrasserai. », etc.

     - S'il a envie de manger un truc spécial, il m'en fait part sans exiger quoi que ce soit et il est enchanté quand je le prépare. Il est par exemple devenu grand amateur de mes glaces maison, ne voulant plus des achetées.

     - Si les circonstances s'y prêtent et qu'il est invité à manger avec moi, il m'aide et remercie systématiquement pour le repas, mon invitation avec une sincère gratitude.

     - Comme nous n'avons plus de combiné- four- micro ondes, il cuisine avec les éléments à disposition sans rouspéter, ne se contentant pas de réchauffé, de plats tout prêts que je n'achète que très rarement. Il est en outre heureux quand une pizza surgelée ou des raviolis sont à sa disposition parce que, dans ma grève, il y a aussi le refus de compenser par des achats de nourriture industrielle.

     - Il pose des questions sur les préparations, les ingrédients, les modes de cuisson, les épices, les recettes. Grâce à des enquêtes en ligne, j'ai suffisamment de points pour recevoir un appareil ménager qui programme, mélange, cuit, maintient au chaud selon des recettes pré enregistrées ou à inventer en mode manuel. Je lui en ai parlé: « Avec ce truc, est-ce que tu te mettrais à cuisiner mieux? ». Réponse affirmative après avoir visionné une vidéo de présentation. Il est intéressé car avec cette machine électronique, il n'y a plus ni attention précise obligatoire, ni débordement, ni brûlé. L'appareil est commandé et j'attends de voir ce qu'il adviendra de son usage. En tout cas, la question a été négociée et la décision prise ensemble.

     J'ai été claire et j'ai tenu ma parole fermement, comment pouvais- être plus explicite sur ce que je voulais? Il n'a rien voulu entendre de mes explications verbales ou de mes essais antérieurs aussi je lui ai offert l'opportunité d'expérimenter par lui- même une vie où il a à assumer ses revendications, à trouver des solutions à ce qu'il posait comme problème et à sortir du discours où je portais plus ou moins clairement à ses yeux la responsabilité d'une situation qui lui déplaisait, je l'ai ramené à lui, à ce qu'il vivait à l'intérieur afin qu'il y regarde et y mette de la clarté, de l'ordre, qu'il envisage la situation sous un autre angle que celui de l'accusation floue à mon égard. De même, nos places et rôles respectifs ont été mis à plat; en me positionnant clairement, il avait à se positionner lui aussi. IL m'importait qu'il se frotte aux notions de respect et d'acceptation d'autrui dans sa complexité, sur l'instant, en dehors des jugements et présupposés, qu'il prenne conscience de la responsabilité qu'implique la liberté et qu'il voit au- delà des représentations dictant ce que chacun doit être ou faire, ne pas être ou ne pas faire- ce n'est pas parce que je suis sa mère que je dois faire telle ou telle chose, ce n'est pas parce qu'il est mon fils ado qu'il doit adopter telle ou telle attitude. Une amie nota à mon récit de grève qu'il apprenait l'autonomie en s'occupant de ses repas et de son linge, il apprend également celle qui se détache des schémas pré- mâchés, imposés et mal définis puisqu'ils ne correspondent pas à la réalité de ce que nous vivons. Falloir et devoir n'ont plus de sens dans ces circonstances, ils deviennent obsolètes, de victime, il passe à acteur, la vie se nourrit d'une toute autre énergie. De toute façon, le processus est en marche depuis belle lurette et lui aura eu la chance d'en être dès l'enfance alors que j'aurai attendu de subir l'épreuve de cette saloperie de maladie pour enfin franchir le seuil vers d'autres fonctionnements après avoir souffert et erré pendant des lustres. La clarté a décidément une importance fondamentale. Et merci Idil pour ta si bonne idée! <3

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  • Commentaires

    1
    Mercredi 8 Octobre 2014 à 12:00

    "Falloir et devoir"... ah, ça je connais(sais) bien!


    La maladie est un sacré vecteur d'évolution... Bravo


    Bises!

    2
    Mercredi 8 Octobre 2014 à 12:25

    winktongue Je lis ça, je lis ça!

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